Quatrième de couverture : Mai 2007. Le locataire de l’Élysée est en partance. Au soir d’une vie politique bien remplie, Jacques Chirac s’interroge sur la vanité des choses de l’existence et sur la charcuterie.

 

Palais de l’Élysée, mai 2007

Derniers mots. Mots échangés avec un jeune lieutenant dont la carrière commence à peine et qui partira bientôt sous le soleil d’Afrique faire oublier pendant quelques années ses compromissions Elyséennes.

Des mots qu’on égrène avec une langueur machinale. Encouragements prodigues et honneurs du verbe. Grandeur de l’engagement et succès des Armes de la France. La France, mère des Arts, des Armes et des Lois. Le jeune officier salue le vieil édile et tourne les talons. Il ne l’écoutait déjà plus. C’est tout un peuple qui fait de même, qui ne regarde plus. C’est toute l’Histoire qui s’infléchit, qui oublie, qui avance. Le voyageur du palais quitte la danse, et retourne s’asseoir pour garder le sac de son omniprésente moitié. Son sort ne sera pas beaucoup plus enviable que celui des bovidés qui regardent, dans les champs de Corrèze, passer les autobus. Au moins venait-il leur flatter quelquefois la croupe.

Pour lui, personne ne viendra, sauf les charognards de la biographie, les gerfauts de la presse, les vautours du livre qu’on envoie tout droit de l’ordinateur au pilon sans plus passer par la case lecture. Et peut-être aussi quelque petit homme obstiné portant la robe austère de la justice.

Derniers flatteurs languissants, qui se pressent encore auprès de la dépouille du souverain moribond pour, d’un dernier compliment arracher une dernière faveur, une signature, une promotion, une médaille, un rien de vanité qui puisse clore cette interminable fin. Déjà dans l’œil morne des Tartuffes on sent poindre la trahison. Les coqs des blasons de la République ne chantent pas les matins du reniement, ils n’en ont pas besoin. Certains de ces orgueilleux courtisans savent leur exil proche, pour avoir leur nom sur les proscriptions de Sylla. D’autres, conjurés à d’improbables Catilinas d’opérette, tiennent prêt l’arme du sicaire moderne, qui porte les lettres « GSM », et dont le tranchant, s’il eut épargné César au Ides de Mars, n’en est pas moins redoutable pour les cœurs et les âmes. Reniement, trahison…

Le roi Lear éteint sa télévision. Il pense à Saint Jean. Son verre à la main, il regarde monter les bulles de la boisson houblonnée en pensant à l’Ange de l’Apocalypse. Il lève son verre et murmure « c’en est fait ».

Dernière Corona. La bouteille, humide encore, laisse un petit rond sur le buffet Régence. Dernière trace.

Dernier départ. Un huissier fatigué claque la porte d’une berline noire aux vitres fumées. Le dernier s’en va, pense le monarque en sursit. Le dernier s’en va, et le premier n’est pas encore arrivé. Instants suprêmes, temps suspendu. Un automne au printemps, une descente de sève parmi les fleurs. De locataire il était devenu pensionnaire. Le voici voyageur en partance, avec ses quelques bagages, dans ce qui est pour lui autant un sépulcre obscur qu’une salle de gare d’où les trains partent sans jamais de retour.

Derniers honneurs. Les fastes dorés de la République vont s’éteindre et un monde va cesser de tourner, une cosmogonie patiemment bâtie autour d’un homme plus que de sa fonction va s’effondrer, privée de son Axis Mundi. Dans le parc, un jardinier taille une haie. La garden-party de juillet se déroulera sans lui, pour la première fois depuis douze ans. Douze années pendant lesquelles, imperturbables, les arbres ont connu la croissance, eux.

Impassibles, les gardes républicains demeurent au garde-à-vous devant le palais, imaginant le plat qu’a bien pu leur mitonner bobonne ou leur prochaine visite chez le kinésithérapeute.

Il lui reste l’humiliation suprême à connaître, le doloir que les Princes des peuples ont à subir, à la différence des Princes du sang : accueillir et sacrer son successeur, son suivant, son prochain, son remplaçant. La fin prométhéenne est proche, qui le forcera à s’arracher le foie pour nourrir le poussin, qui de faucon se voit déjà aigle. Il le fera et les derniers feux s’éteindront, dans une dernière tornade de flashs d’appareils photos au dessus de laquelle planent les vautours.

Première passation de pouvoir de l’ère du numérique, pense-il. Cet instant ne sera plus figé sur de la gélatine, mais dans des capteurs électroniques et instantanément diffusé dans le monde. Il pense à son prédécesseur, qu’il avait tant affronté. Lui aussi est mort, ce Capétien de Solferino qui aurait aimé finir sinon au Panthéon, au moins à Saint Denis. Une sympathie se crée par delà la tombe, les mots et l’écume du temps. Mon ami, mon frère, mon presque moi-même. Et pourtant, il sait à cet instant que s’Il était là, Il le mépriserait encore. Désarroi. Même la statue du Commandeur ne lui est d’aucun secours. L’uniforme Terre de France du Général plane au dessus de ses cheveux gominés, comme un nuage porteur d’oubli. Pauvre nain de l’Histoire, qui coure dans les jambes d’un géant. Il se console avec le fiel du mépris qui sied si bien à sa fonction : il y aura plus petit que lui, moins populaire. Sur les photos de chefs d’Etats, il y en aura qui porteront le costume croisé avec moins de prestance.

Le témoin passera et avec lui la regalia insigne de la Magistrature Suprême, symbolisé non plus par le Globe, la Main et la Couronne, mais par cette valise noire qui porte en elle Armagedon, l’Oméga d’une civilisation dont l’Alpha se confond avec les rêves d’Yves Copens.

Il effleure le cuir luisant de l’objet qui renferme le pouvoir ultime qui puisse être confié à un homme, celui de détruire un monde par la seule force de sa volonté. La vanité des choses de l’existence s’impose à lui. Quelque part, dans les abîmes froids de l’océan primordial, un long cigare d’acier tourne en rond, en s’exerçant sans relâche. Tapis au fond des mers, le Triomphant, porteur du feu thermonucléaire et républicain, attend un ordre qui ne serait pas fictif. « Son nom est France, ou Châtiment » écrivait Victor Hugo.

Il ouvre la mallette. Il pense à Moscou, à Pékin, à Téhéran… Il pense à Neuilly. Les pensées d’Apocalypse sont toujours rassurantes pour qui sent son heure dernière : elles laissent entrevoir la vision d’un monde qui, continuant d’osciller au rythme du destin personnel du souverain fatigué, s’éteindrait avec lui dans un dernier feu d’artifice.

Il hésite un instant. La fin des Fins. Endgame. Tout s’arrête. Ouvrir la mallette, donner l’ordre de tir. Tout détruire. Etre Celui qui met fin non pas à la partie, mais au jeu lui-même. Ses longs doigts usés parcourent les ferrures.

Il a pris sa décision.

Il reste du saucisson dans le tiroir de son bureau.

P.-S.

Au revoir, Monsieur le Président.

Bonne retraite sous le pommier de la Fracture Sociale…

 

Welf, 6 mai 2007

welf@au-bord-des-chimeres.fr

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