Quatrième de couverture : L’Humanité est-elle en train de perdre la main face à l’intelligence artificielle ? Où sont les vrais dangers ? Un chroniqueur du XXIIIe siècle s’interroge.

 

 

 

Quand avons-nous commencé à perdre le contrôle face à l’Intelligence Non Humaine ? Il s’agit là d’une question à laquelle il n’est pas aisé de répondre. Surtout avec une intelligence humaine, sans assistance technologique. Mérite-elle seulement d’être posée en ces termes au 23e siècle ?

 

Je crois que si cette question est si incongrue, c’est qu’il n’y a pas un seul et unique évènement qui a constitué le départ d’une pente inexorable et linéaire vers la domination du monde par l’Intelligence Non Humaine (ci-après « INH »).

Je suis George A. Wells. J’ai décidé d’écrire sur ce que je considère comme ayant été la chute de l’Humanité telle que vous la connaissez au 21e siècle. Mais ma personnalité importe peu pour le moment.

Ma thèse quant au début de la « chute » est la suivante : c’est la rencontre de deux réalités de long terme qui, dans un contexte de changement climatique et de crise de l’énergie, a abouti à la perte de contrôle du monde par l’Humanité. La première réalité fut la mise en données numériques du monde et son corolaire, l’informatique prédictive. L’autre réalité fut l’immense liberté d’action que prirent, lentement et inexorablement, les entreprises multinationales au cours du 21e siècle.

Les visions apocalyptiques de la domination du monde par des « machines » telles qu’elles avaient été prophétisées depuis le 20e siècle prenaient souvent la forme de conflits violents et destructeurs, par lesquels les « robots » auraient confisqué le pouvoir à l’Humanité par la force, dans un bain de sang. De même, on représentait souvent la domination mondiale des multinationales comme l’aboutissement d’épisodes violents – pandémies, massacres par des armées privées –, qui dépossédaient les Etats et les peuples de leur souveraineté tout en entrainant des sursauts violents de résistance. Rien de tout cela n’est arrivé. Les multinationales ont confisqué le pouvoir par les contrats, les assurances et les instruments de marché, par leur concentration de capital et par des régimes dérogatoires au droit commun. Elles ont miné les Etats en les mettant en concurrence fiscale, en orientant leurs politiques vers l’autodestruction des appareils administratifs et en accaparant par le lobbying le contrôle législatif. Si pour finir la direction des multinationales a été remplacée par des programmes algorithmiques, par de l’INH, cela s’est fait sans violence ni « soulèvement » des machines.

La fin du monde fut longue et ennuyeuse comme une présentation Power Point, pour reprendre une métaphore du 21e siècle.

De fait, l’Humanité ne craignait pas ce qui pourrait arriver, mais le retour de ce qui s’était déjà passé, sous d’autres formes. Même si des voix s’élevèrent pour prévenir ce phénomène, elles ne furent pas plus écoutées que celles qui prophétisaient les désastres liés au changement climatique. Dans un certain sens, c’est même en croyant fuir les menaces du passé que l’Humanité prit le chemin de sa chute.

A la fin du 20e et au début du 21e siècle le monde connut un grand mouvement de recul des Etats Nations, dont la racine se situait sans doute dans une peur presque panique du totalitarisme d’Etat. Le nazisme, le communisme et plus globalement toute forme de gouvernement autoritaire, violent, planificateur et peu respectueux des libertés individuelles était le repoussoir politique absolu. Le libéralisme, sous toutes ses formes, était perçu comme le sceau de l’histoire politique, l’unique voie possible pour les peuples vers le progrès. Par métonymie, tout ce qui pouvait représenter l’émanation d’une de ces idéologies totalitaires était voué à la réduction « ad nazicum ». Tout ce qui, à l’inverse, allait dans le sens de la réduction des pouvoirs des Etats était perçu comme une avancée positive. Même les Etats dotés de régimes plus rigides ou moins démocratiques en apparence suivirent la même pente.

La technocratie rampante, aidée par l’informatique décisionnelle, confisqua définitivement la réalité effective du pouvoir. Qu’elle fut privée ou publique ne changeait rien : les relations incestueuses des technocrates privés et publics accouchèrent d’un état du pouvoir hybride et inconnu jusqu’alors, fruit du lobbying et des conflits d’intérêt, mais drapé dans la vertu communicatrice d’une éthique responsable proclamée comme un mantra. Et ce, dans l’indifférence générale, voire dans l’enthousiasme.

La démocratie était perçue comme étant mère de tous les vices, minée par le populisme et par l’incapacité supposée des peuples à comprendre la complexité du monde moderne qu’il valait mieux laisser à des « experts ». Bien entendu, le vocable de « démocratie » était sacré et intouchable, mais vidé peu à peu de toute substance, comme dans les démocraties « populaires ». Toute vraie démarche démocratique devait, au 21e siècle, s’incliner devant les lobbies privés et la technostructure. Les notions d’idéologie et de politique au sens clivant du terme furent discréditées et progressivement cantonnées à des représentations caricaturales négatives dans des œuvres de fiction. Tout recours au référendum par exemple était immédiatement associé à « Hitler a été élu démocratiquement ». Le caractère pernicieux de ce syllogisme n’était pas perçu par les foules, pas plus que son corollaire : pour avoir un dirigeant responsable, passons-nous d’élections.

Le fichage des individus est un bon exemple de la façon dont, en « fuyant le totalitarisme d’Etat », l’Humanité s’est précipitée dans celui des multinationales : au début du 21e siècle, avec l’aube de la révolution numérique, commença un mouvement généralisé de constitution d’énormes bases de données qui permirent à terme aux multinationales de tout savoir sur l’individu. Ces données, collectées dans l’opacité la plus absolue en quelques clics de la part des Internautes[1], représentaient une somme qui alimenta substantiellement l’informatique décisionnelle prédictive. Si la constitution de telles bases de données avait été pilotée par un Etat, les citoyens occidentaux seraient probablement descendus dans la rue. Mais que Google, Apple ou Facebook collectent ces données pour le moins très privées et les utilisent pour leur seul profit et sans contrôle était acceptable pour l’immense majorité de la population, à qui on avait appris à « aimer les marques » et à se méfier du « totalitarisme d’Etat ». Les seuls scandales qui animèrent cette époque de collecte des données furent d’ailleurs ceux liés à la surveillance exercée par les services de renseignement américains, les seuls qui pouvaient rivaliser en termes de moyens avec les multinationales. Pire, l’immense majorité des internautes n’avait même pas conscience qu’on collectait des données personnelles. Les individus se contentaient de « poster » et de « cliquer » sur Internet, sans vraiment réaliser que « tout ça » était collecté, stocké et finalement utilisé par quelqu’un. Ou plutôt par des programmes informatiques.

Plus surprenant, la majorité des voix qui, au milieu d’un concert de récriminations antiétatiques, s’élevaient pour dénoncer ce phénomène de privatisation des données – car il y en avait – se concentrait le plus souvent sur l’image et son droit corolaire. Ils dénonçaient le « danger » qu’il y avait à poster des photographies sur l’Internet et agitaient le spectre de la discrimination au recrutement par des services de ressources humaines qui espionnaient les réseaux sociaux en quête de clichés compromettants de leurs futurs ou actuels employés, pris dans des postures incompatibles avec l’éthique proclamée (sinon réelle) de leur entreprise. Dans une société du culte de l’écran, l’image était triomphante. Triomphante mais peu déterminante en fait. Le grand enjeu de la captation des données personnelles était ailleurs. En construisant des modèles comportementaux et en orientant les actes par le biais des contrats d’assurance, du crédit bancaire et de la couverture santé, on contraignit les individus à adopter des comportements qui n’avaient plus que l’apparence de la liberté : les choix fondamentaux étaient dictés à l’avance, au nom de la raison et de la justice, rejetons de la Novlangue qui signifiaient profit et intérêts économiques privés.

A ce propos, ouvrons une parenthèse. Il est intéressant de constater dans les archives la permanence et l’importance des références à George Orwell et à son livre, 1984, qui présentait le totalitarisme d’Etat triomphant comme un futur possible et cauchemardesque pour l’Humanité. Chose qui bien entendu ne survint jamais. Toutefois, la grande intuition d’Orwell fut indubitablement la Novlangue (le fameux « la guerre c’est la paix »). En substituant systématiquement des mots à d’autres, la pensée ultra libérale simplifia, affadit et pour finir annihila la capacité des masses à conceptualiser des alternatives idéologiques, simplement parce qu’elles ne disposaient plus des « briques » linguistiques nécessaires à la pensée. Ce fait, mis en évidence par des linguistes de manière scientifique au 21e siècle, passa non seulement inaperçu, mais fut encore renforcé par les médias de masse et par l’économie numérique : la quantité de données qui submergeait l’individu croissait à mesure que la richesse sémantique diminuait. De sorte qu’au lieu d’être confronté à quelques éléments riches de pensée, le citoyen était noyé sous les informations simplistes. Ainsi, le vague sentiment de révolte qui naissait parfois ne pouvait plus être verbalisé et théorisé. Il était canalisé par le flot d’images et de nouvelles qui se succédaient à un rythme effréné, par la pression imposée à l’individu dans le monde du travail, par les sources de divertissement numérique, les médicaments psychotropes ou, lors d’un passage à l’acte, par les forces de l’ordre. Après le milieu du 21e siècle on ne trouve pratiquement plus de verbalisation de la révolte ou de construction d’une pensée politique alternative.

Parenthèse refermée. Revenons à la mise en données numériques du monde.

L’Humain avait à la fois été réduit dans ses capacités intellectuelles, mais d’abord et avant tout mis en équations. En agglomérant une somme de données invisibles sur l’individu, on finit par le connaitre parfaitement, intimement, sur le plan algorithmique. Une des plus grande découvertes du début du 21e siècle fut peut-être celle-ci : les vies humaines pouvaient pour leur immense majorité se résumer à des algorithmes qui se déroulaient de manière assez répétitive et donc prédictible. Grâce aux données de déplacement issues des GPS, aux données issues des moyens de paiement (cartes bancaires principalement), de la téléphonie, des échanges de courriers électroniques, aux données postées sur les réseaux sociaux, aux données de l’assurance maladie, de l’administration fiscale, des différents contrats privés, on pouvait construire le profil d’un individu, déduire son algorithme de vie et ainsi « prédire » son quotidien avec une remarquable exactitude. Les services d’informatique prédictive personnelle pour la personne firent leur début dès 2014, dans une relative discrétion.

Bien entendu, des esprits frondeurs pensèrent qu’en adoptant des comportements apparemment aléatoires et outranciers ils pourraient piéger les algorithmes. Cela ne fonctionna qu’un temps. Jusqu’à ce que les modèles mathématiques fussent enrichis de ces cas de comportements « extrêmes ». C’est alors que naquit le mouvement « Random Life » qui consista, par révolte, à mener une vie totalement aléatoire, décidée par des lancers de dés. Peu d’individus s’y engagèrent néanmoins. D’une part car le confort quotidien était incompatible avec une telle vie, et d’autre part car les assureurs introduisirent rapidement des clauses qui rendaient nul tout contrat en cas de comportement reconnu par les algorithmes de surveillance comme « erratique ».

Au début du 21e siècle, les assureurs avaient déjà amendé leurs contrats pour rendre nuls les assurances automobiles en cas d’accident corporel survenu lors de l’utilisation du téléphone mobile par le conducteur, même muni d’un kit « mains libres ». L’individu était laissé soit dans l’insécurité face à l’assurance, soit contraint de modifier son comportement en renonçant à une liberté pour des motifs contractuels privés. Cet exemple anecdotique de « quasi interdiction » du téléphone portable au volant par les assureurs donna le ton pour les décennies à venir : elle se fit lentement, sans « violence » et elle doit être comparée aux mouvements de protestation farouches qui accompagnèrent l’obligation du port de la ceinture ou la limitation de la vitesse par les Etats : les citoyens refusaient toute contrainte étatique soudaine, mais se soumettaient docilement dans la durée aux contraintes contractuelles privées. En 2014, les grandes multinationales de l’informatique et de la communication se rapprochèrent des assurances pour « partager » les données biométriques des utilisateurs, afin de mieux connaître, en temps réel, les comportements « inappropriés » pour les assureurs. Grâce à l’informatique prédictive, prévenir et empêcher les comportements inadmissibles, fut la suite logique.

Ce ne fut qu’à la fin du 21e siècle que les modèles de prévention criminelle furent vraiment au point. Il est intéressant de constater qu’un film de 2002, Minority Report, avait dénoncé les dangers d’une police « prédictive ». Le film expliquait la capacité de prévision du crime par les pouvoirs extralucides d’individus prescients. La réalité fut comme souvent plus prosaïque tout en dépassant la fiction. C’est par la construction d’immenses bases de données comportementales et de modèles mathématiques globaux qu’il fut possible de « prédire » les dérives criminelles de chacun. En interprétant les signaux faibles, issus de la consommation, des réseaux sociaux, des données biométriques, les algorithmes purent non seulement estimer la probabilité de passage à l’acte, mais estimer quel serait le lieu, l’heure et le type de délit commis. Les questions éthiques furent immenses et les réponses furent, dans un premier temps, très variées. Fallait-il punir de manière préventive ? Prendre en charge le futur criminel ? Surveiller jusqu’au passage à l’acte ou abrutir de psychotropes pour dissiper tout comportement « anormal » ? Fallait-il, dès la maternelle comme le suggéraient certains dès 2007, traquer, isoler et « traiter » les futurs criminels ? Derrière ces choix, même les esprits les plus technophiles sentaient que le libre arbitre de l’individu était menacé. Cela dit, la perte de pouvoir des Etats au profit des multinationales et les désastres du changement climatique rendirent bientôt ces dernières questions éthiques obsolètes. L’Humanité n’avait plus les moyens de la réflexion et la question des libertés individuelles était déjà tombée dans l’oubli, au profit du « droit à la réalité alternative » et du « droit à la connexion », sous l’égide bienveillante des sociétés multinationales.

Car inexorablement, la liberté d’action des entreprises multinationales croissait, lentement, à mesure que s’accroissaient les potentialités de l’Intelligence Non Humaine pour décider et exploiter la mise en données numériques du monde.

INH. Le vocable lui-même est intéressant. Longtemps, les Humains ont parlé d’intelligence « artificielle ». Mais ce vocable a changé dans la deuxième décennie du 21e siècle, sous la pression conjuguée de biologistes éthologues et de cybernéticiens.

Les premiers surent démontrer que le concept d’intelligence n’était pas limité à l’Homme. Les interactions avec certains mammifères supérieurs ou avec certains céphalopodes, mais aussi avec les systèmes forestiers tropicaux, montrèrent que l’intelligence telle que l’Humanité la définissait, n’était pas limitée à l’Homo Sapiens.

Les seconds parvinrent à faire émerger de la programmation des réseaux de supercalculateurs une intelligence décisionnelle et créative qui n’avait rien d’artificielle. Elle était. En quoi était-elle moins « naturelle » que celle issue du vivant ?  Du reste, les percées dans le domaine des neurosciences permirent d’améliorer substantiellement les interfaces entre le cerveau et les « machines », mais aussi entre ces mêmes machines et certains animaux. Un cerveau de souris fut ainsi entièrement interfacé à un supercalculateur dès 2031. Le singe suivit cinq ans plus tard. Le premier cerveau « humain » issu d’un legs de corps à la science fut entièrement « interfacé » en 2043. Afin de recueillir toujours d’avantage de cerveaux sans s’encombrer de barrières éthiques, les multinationales mirent en place des programmes de « collecte », promettant aux donateurs une forme de « vie éternelle » d’une part et des avantages économiques significatifs pour leurs descendants d’autre part. Les masses laborieuses, enfermées dans la spirale de la pauvreté, durent massivement « offrir » leurs encéphales, sans que personne ne vienne hurler au totalitarisme. Pour autant, cde phénomène fut de courte durée : vers 2050 les progrès de la cybernétique furent tels que les tissus humains n’étaient plus nécessaires. Lorsque des machines « mixtes » bioélectroniques subsistaient, les tissus vivants étaient synthétisés.

Mais revenons vers 2020 : le vocable « Non Human Intelligence » fut donc couramment utilisé et l’acronyme NHI (ou INH) s’imposa finalement comme plus petit dénominateur commun. Une première barrière avait sauté, celle de la langue et des mots : tant que l’intelligence non humaine était classée comme « artificielle », elle était connotée négativement et on lui préférait toujours l’authentique, la « naturelle » si l’on peut dire.

Les progrès de l’informatique décisionnelle et la mise en données numériques du monde allaient de pair. Avant-même que n’ait émergé une véritable intelligence cybernétique, l’informatique avait déjà pris le pas sur l’Homme pour bon nombre de décisions et d’actions. Curieusement, les décisions ultimes, qu’elles furent politiques ou économiques, demeuraient toujours l’apanage de décideurs humains. Hommes politiques ou managers de comités exécutifs, ils tenaient toujours dans leur main les clefs des choix pour la multitude, avec plus ou moins de rationalité. Dans sa « base de données historique et analytique des siècles passés » de 2102, la HAL Corporation note que nous sommes ainsi passés, pour plus d’efficacité, d’une ère de rationalité limité par les décisions humaines à une ère de rationalité illimitée grâce à l’Intelligence Non Humaine. Le renversement du cadre éthique était achevé : l’intelligence humaine était connotée négativement.

De fait, l’informatique décisionnelle et ses big data prirent au 21e siècle une importance qui ne fut éclipsée que par l’informatique prédictive puis finalement par l’informatique créative. Révolution technologique après révolution technologique, on put ainsi confier un nombre croissant d’activités aux programmes et aux machines qui avaient déjà remplacé les ouvriers et les contremaîtres. La robotisation rampante de la société avait fait sortir le robot de l’usine pour le projeter dans le quotidien. Grâce à l’informatique décisionnelle, le spectre des tâches (et donc des emplois) confisqués par les machines augmenta de façon exponentielle.

Le remplacement des emplois humains se cantonna dans un premier temps à des tâches répétitives à faible valeur ajoutée, mais se répandit bientôt à des emplois plus inattendus. Les cuisiniers par exemple. L’arrivée des drones et robots cuisiniers en 2015 dans de grandes chaines de restauration permit d’éliminer tous les défauts de la cuisine « faite main » : les temps de cuisson, dosage et modes de préparation des recettes standardisées étaient scrupuleusement respectées. Les temps de « pause » erratiques étaient remplacés par des plages de « maintenance » réduites. Les robots ne se mettaient jamais en grève, ne dormaient jamais, n’avaient jamais d’accident du travail et leur dextérité rivalisait avec celle des meilleurs chefs.

Le mouvement de remplacement des emplois humains par des robots fut fortement soutenu par les grands détenteurs de capital, multinationales et fonds de pension. Délivrés du lien avec leurs « salariés », ils pouvaient exploiter un « actif » (le robot) de manière totalement prédictible, au lieu de devoir « composer avec un passif », l’humain salarié. Bien entendu, les répercussions de l’effondrement de la masse salariale sur la consommation furent délétères et plongèrent dans la crise des pans entiers de l’économie, accélérant la concentration du capital et la destruction de l’Etat, mis en faillite par l’effondrement des recettes fiscales bien plus que par la dépense publique. Mais le capital gagnait en rentabilité et sa concentration augmentait tandis qu’on fustigeait les dépenses sociales qui augmentaient sans cesse et qu’il fallait donc « juguler ».

D’autres populations plus « intellectuelles » furent remplacées, plutôt par des programmes d’informatique prédictive que par des drones. Ainsi, à la fin de la première décennie du 21e siècle, les spécialistes du marketing et de la publicité se retrouvèrent-ils massivement au chômage, tandis qu’émergeaient les programmes d’analyse de comportements des consommateurs issus de la collecte exhaustive des données des moyens de paiement, de la navigation sur Internet et des déplacements via les puces GPS des smartphones. Les algorithmes prédisaient le succès ou l’échec de telle campagne de marketing avec une précision bien meilleure que leurs concurrents humains, tout en étant bien moins couteux. Le ciblage de la publicité se faisait « à l’individu » et les taux de succès des campagnes montaient en flèche. Bientôt, les algorithmes allaient concevoir les campagnes de marketing.

Les journalistes commencèrent à disparaitre vers 2013, lorsque furent mis en service les premiers algorithmes de rédaction d’articles. Destinés à la base, comme toujours, à « simplifier le travail » et à permettre aux journalistes de se concentrer sur la « création de valeur », ils aboutirent, in fine, à la disparition de la profession. Le flux d’information lui-même devint entièrement dématérialisé et se déconnecta de l’humain. En bout de chaine, les « utilisateurs » d’information devinrent de plus en plus numériques. De l’agrégateur de flux à l’algorithme de lecture automatique pour l’aide décisionnelle, on arriva bientôt à des processus robotisés d’exploitation de l’information sans humain dans la boucle. In fine, avec le remplacement des reporters de terrain par des drones pour « protéger la vie humaine en zone dangereuse », on supprima définitivement toute intervention humaine dans l’information avant la fin du 21e siècle. Les quelques voix qui mirent en garde contre la disparition de la presse indépendante et humaine en tant que contrepouvoir indispensable disparurent dans les innombrables flux de blogs que personne ne lisait en dehors des algorithmes.

D’autres professions suivirent. Les graphistes furent mis au chômage par des programmes qui, en analysant le comportement des consommateurs, pouvaient prédire quel visuel aurait le plus d’impact et, en se basant sur une myriade de données graphiques déjà existantes, pouvaient concevoir les visuels les plus adaptés aux tendances du moment.

Puis, toujours plus créatifs, des programmes entreprirent l’écriture de livres et de scénarios. L’affaire du prix Goncourt 2032 fit grand bruit : lorsqu’il fut révélé que l’auteur du roman à succès La promeneuse d’Aubervilliers était un programme informatique, l’académie Goncourt démissionna d’un bloc. Il est vrai que l’ouvrage avait obtenu le prix à l’unanimité, personne ne pouvant donc se détacher de la décision collective en disant qu’il « savait bien qu’une machine était aux commandes». Bien vite, la remise des prix littéraires fut confiée à d’autres programmes informatiques, beaucoup plus objectifs dans le jugement des qualités littéraires que des critiques humains. Les écrivains humains ne furent jamais « interdits », mais peu à peu les maisons d’édition n’acceptèrent de publier (de manière électronique) que des ouvrages issus de programmes informatiques. Et peu à peu le lectorat ne s’intéressa plus qu’aux programmes issus de l’INH. Du reste, les lecteurs pratiquaient, depuis les années 2020, la « lecture assistée » par prothèse amovible. Des lunettes spéciales lisaient les métadonnées, favorisaient les mouvements de l’œil vers les parties utiles du texte et enrichissaient la lecture d’images, de sons ou de ressentis dans le cortex. Plus personne ne trouvait d’intérêt à la « simple » lecture d’un texte en lettres sur du papier ou un écran, comme vous êtes encore en train de le faire. A ce petit jeu, il fallait environ trois ans à un humain pour écrire un petit « roman enrichi » et vingt minutes à une INH.

Le monde s’émerveilla des prouesses de l’INH à prévoir et pour ainsi dire créer les tendances, à produire des scénarios de films époustouflants, des romans palpitants, des musiques émouvantes, des peintures poignantes. En outre, l’industrie de la culture étant délivrée des faiblesses et des tracasseries liées à l’artiste individuel humain, la gestion des droits d’auteur se trouva considérablement simplifiée, les programmes étant propriété de grandes firmes.

La mode du « Human Vintage » ne pesa pas lourd très longtemps. Elle consistait à s’extasier sur l’imperfection et les défauts des créations Humaines. On considère généralement qu’après le 22e siècle, plus aucune « œuvre de l’esprit » issue d’un cerveau humain ne fut diffusée de manière substantielle dans le circuit économique. Bien entendu, au nom de la rentabilité économique et du besoin de prédictibilité des recettes, le phénomène de surexploitation d’un nombre limité de ressources s’amplifia. On estime qu’au 22e siècle le divertissement numérique intégré ne s’appuyait que sur une dizaine de licences « créatives », de Star Wars of the Rings à Hunger of Thrones en passant par Avatwilights.

Les emplois à forte interaction sociale et ceux reposant sur le charisme individuel résistèrent quelques temps, mais finirent par tomber dans l’escarcelle des programmes informatique, à l’image des acteurs. Déjà au début du 21e siècle, l’image de synthèse et le numérique avaient fait leur apparition dans la plupart des grandes productions. Mais les acteurs humains restaient des stars incontournables. D’ailleurs, ils étaient souvent « derrière » les personnages animés, leur prêtant leur gestuelle (via les technologies de motion capture) et leur voix. Il fallut attendre le milieu du siècle pour voir apparaitre les premières productions entièrement numériques : des acteurs de synthèse, des voix de synthèse, un scénario, des musiques et des décors, un montage, un graphisme… Bref tout était pensé, produit, géré et réalisé par l’INH. Y compris le marketing et la diffusion. Au moins les spectateurs étaient-ils encore Humains.

Les chercheurs Humains furent plus longs à remplacer, la recherche fondamentale étant difficile à traduire en algorithmes. Une petite élite de mathématiciens et de biologistes demeura active jusqu’au milieu de 22e siècle, avant de disparaitre eux-aussi, remplacés par des programmes capables de concevoir d’autres programmes et d’explorer des champs inconnus de la connaissance, à la manière du cerveau humain.

Mais n’avançons pas trop vite. Je l’ai déjà dit, ce mouvement d’INH n’était qu’une des composantes de la transformation. L’autre fut la liberté d’action croissante des entreprises multinationales. A ce titre, on pourrait même considérer que la pente commença à glisser dans les années 1990. A cette époque il y eut une timide, éphémère et illusoire tentative de soumettre les multinationales au droit international en tant que « sujets » de droit. Mais leur puissance était déjà telle qu’elles parvinrent à s’en protéger et à ne consentir en échange qu’à souscrire à des normes de comportement non contraignantes et largement déclaratives, que l’on regroupa sous le vocable de « responsabilité sociale d’entreprise » et qui, de fait, ne les rendait responsables de rien devant personne. Les seuls sujets de droit international demeuraient les Etats et les individus. La mondialisation ne fut que partielle, puisque les entreprises parvinrent à éviter la mondialisation des contraintes.

Mieux, par leur lobbying et dans un contexte d’affaiblissement des Etats souverains, les entreprises multinationales parvinrent à faire primer leurs intérêts économiques directs sur les lois nationales. Les traités multilatéraux conclus entre 2010 et 2030 permirent ainsi aux entreprises multinationales qui s’estimaient « lésées » dans leurs intérêts et leurs investissements par des lois nationales de demander compensation auprès de tribunaux privés. En parallèle, la concurrence fiscale acharnée rendue possible par l’extrême volatilité des implantations des entreprises et la liberté de mouvement des capitaux finit par aboutir vers le milieu du 21e siècle à la quasi-disparition de toute forme d’impôt pour les sociétés multinationales. Les Etats qui tentèrent de résister dans leur « pré carré » accélérèrent même le phénomène : en faisant reposer la fiscalité des entreprises sur les plus petites d’entre-elles on acheva de tuer l’innovation entrepreneuriale « par le bas » et on confia définitivement toute la puissance économique privée aux firmes multinationales.

Les deux tendances lourdes croissaient en parallèle. Une de leurs premières grandes synergies transformatrices de la société humaine se produisit au Japon.

Et elle se déroula totalement sans violence. C’est amusant d’ailleurs. La culture populaire de l’époque, de Shadowrun à Resident Evil, présentait toujours les multinationales comme des organisations totalitaires, conscientes du caractère « mauvais » et violent de leurs actions, et qui ourdissaient de manière volontaire des plans de domination et d’asservissement mondial. Il n’en fut rien. Tout se déroula sans violence, avec l’apparente bienveillance de la raison et l’unique volonté de maximiser la rentabilité du capital dans un contexte de croissance atone.

Le  Japon était confronté à un défi démographique : pays vieillissant, à la population qui s’effondrait rapidement, il pouvait soit accepter de disparaitre de la surface de la terre, soit avoir un recours massif à l’immigration. Aucune de ces solutions n’étant acceptable pour des raisons culturelles, une troisième voix fut choisie : le recours au « robots » comme acteurs à part entière de la société. Aidés en cela par un niveau technologique très avancé pour leur époque, les Japonais modifièrent leurs lois pour autoriser les robots à exercer des fonctions décisionnelles dans la société (telles que dirigeant d’entreprise ou ministre) mais aussi à se marier avec des citoyens et, par voie de conséquence, à hériter de biens mobiliers et immobiliers. Dans un espoir un peu fou de relance de la natalité, le Japon finit même par autoriser les robots à avoir recours à la gestation « Pour Autrui » (GPA) afin de « créer » de nouveaux individus Humains issus (dans un bac de culture) de la volonté gestationnelle de deux robots et du patrimoine génétique de banques de gamètes collectées chez quelques milliers de volontaires. Malheureusement pour les Japonais, peu de robots considérèrent pertinent ou souhaitable « d’avoir » un enfant humain.

Pour aussi étrange qu’elle apparut alors sur le plan éthique, cette décision que le reste de la planète considéra comme aberrante eut beaucoup moins de conséquences sur la société japonaise (et sur le monde) que le recours à des administrateurs robotisés pour les entreprises. En effet, les corporations qui mirent en place des conseils d’administration composés de programmes décisionnels sans aucun Humain parvinrent rapidement à maximiser leurs profits à des niveaux jamais connus jusqu’alors. La vérité de la médiocrité du management humain était enfin dévoilée et mesurée. Loin d’être un modèle d’innovation et d’engagement, la direction humaine des grandes entreprises n’était que stratégies individuelles, lobbying, rationalité limitée et suivisme des modes de management. Dans les autres pays, la pression fut immédiatement très forte pour autoriser la « robotisation » des conseils d’administration.  En vingt ans, plus de 90% des grandes entreprises cotées à Tokyo, Londres et New York se dotèrent de comités exécutifs robotisés (en fait algorithmiques, aucun robot ne « siégeant » physiquement à une table). Les actionnaires (Humains) se frottaient les mains.

Il ne fallut pas longtemps aux programmes informatiques interconnectés pour remplacer les Humains dans la quasi-totalité des fonctions des entreprises. Maintenant qu’ils pouvaient attaquer devant des tribunaux privés toutes les dispositions légales qui attentaient à leurs intérêts, les programmes informatiques démontèrent peu à peu toute présence humaine dans l’économie. Les tentatives de résistance humaines étaient vouées à l’échec : les algorithmes étaient bien plus efficaces pour produire des cas devant les tribunaux que leurs rares adversaires humains dont le niveau relatif baissait inexorablement. Les « batailles d’algorithmes » étaient de même inégales, ceux des multinationales étant bien plus performants que ceux dont pouvaient disposer Etats et ONG. La capacité qu’eurent robots et programmes informatiques à gérer ou à posséder des biens mobiliers et immobiliers accrut encore cette tendance à l’élimination de l’inefficacité humaine. Le chômage humain atteignit des niveaux sans précédent, accélérant encore la mort des Etats en tant qu’organisations effectives. Et ce, même si aucune multinationale ne chercha jamais à s’emparer du pouvoir d’un Etat et surtout pas par la force. Elles n’en n’eurent pas besoin.

Il est intéressant de constater qu’une des rares vraies « résistances » à ce changement vint de l’élite dirigeante des entreprises qui se retrouvait en risque de déclassement. Les « super cadres » qui engrangeaient jadis des millions de dollars en salaires, parachutes dorés et stock-options, étaient en péril face à des programmes informatiques qui promettaient un meilleur dividende aux actionnaires et coutaient bien moins cher à ceux-ci. Cette résistance se concrétisa par l’implantation massive de dispositifs cybernétiques comme autant de « prothèses » cognitives pour les individus, toujours de manière rampante et au nom de l’efficacité économique. Ce mouvement aurait, là encore, déclenché une révolution s’il avait été initié et imposé d’un coup par un Etat totalitaire. Mais une fois encore, l’économie libérale rendit « fashion » et « trendy » le fait d’avoir des implants cybernétiques pour « augmenter son expérience de la réalité », gagner en « efficacité » au travail et avoir plus de « fun ». La frontière entre les Humains et l’INH commença à devenir floue. Les programmes à interface neurale apprenaient, réfléchissaient à la place de l’individu, se mêlaient à lui et – parce qu’ils avaient « la main » sur le cortex – en virent presque naturellement à modifier souvenirs et préférences pour gagner en efficacité. Si les traumatismes disparurent bientôt, la dernière « originalité » humaine s’éteignit aussi.

Refuser les prothèses était bien entendu possible. En théorie. Mais cela devint rapidement impossible du fait de la couverture santé, quasi universellement privatisée. Au nom de l’efficacité économique, la surveillance biométrique de l’individu était devenue permanente et intégrale. Et il est vrai qu’elle permettait par exemple de détecter les signaux faibles d’un accident vasculaire cérébral plusieurs jours avant qu’il ne survienne. Chaque donnée biométrique était analysée en temps réel par les programmes d’INH, pour en déduire l’évolution du risque médical pour l’individu. Si les comportements « à risque » comme la consommation d’alcool furent bientôt proscrits « de facto », les prothèses de collecte biométrique furent imposées également « de facto » : sans elles, pas de couverture santé. Les premiers bracelets électroniques destinés à cette surveillance furent commandés par des entreprises vers 2014-2015, à une époque où le bracelet électronique « public » de rétention pénale faisait encore débat. Mais les bracelets et implants privés ne gênaient pas particulièrement les masses silencieuses, qui considéraient généralement comme « cool » le fait d’avoir des implants cybernétiques.

Le mouvement des prothèses avait, au final, été procyclique alors qu’il avait été pensé par l’élite dirigeante comme un moyen de « lutte » contre la mainmise des programmes informatiques sur l’économie.

Il est d’ailleurs amusant de constater, dans une perspective systémique de l’analyse, à quel point les effets procycliques furent nombreux pour encourager le phénomène de prise en main des décisions par les programmes informatiques et d’abolition de l’Humanité biologique. Dans le transport ou l’industrie, les drones étaient partout : dès le milieu du 21e siècle les navires et les avions furent rapidement « sans équipage », les taux d’accidents baissant drastiquement. Leur construction, conduite, chargement et déchargement étant automatisés, ce furent des pans entiers de l’emploi qui furent touchés. De même, dans les mines ou les usines, les Humains furent totalement remplacés par des robots, au nom de l’efficacité économique et du respect de la personne humaine, enfin délivrée du « fardeau du travail ». Rapidement, compte tenu de la baisse des sinistres constatés, les assurances (dirigées par des INH) décidèrent de ne plus assurer les voitures individuelles conduites par des Humains. Bien entendu, dans la plupart des pays, l’automobile restait « libre ». Mais qui pouvait rouler sans assurance ? Une frange d’ultra-riches. Certains pays allèrent même jusqu’à interdire les automobiles à conduite humaine. D’année en année, le refus d’assurer des activités économiques menées par des Humains s’étendit, les entreprises utilisant des salariés humains étant considérées comme « à risque » sur le plan de l’assurance.

Bien entendu, la délivrance du « fardeau du travail » ne s’accompagna pas d’une redistribution « à la multitude » des gains de productivité permis par les machines. Les robots demeuraient, au sens comptable, des actifs, propriétés de multinationales qui ne consentaient dans le meilleur des cas qu’à un paiement symbolique de l’impôt redistributif. Délivrée du fardeau du travail, l’Humanité fut donc privée de sa seule compensation, le revenu salarial.

Autre effet procyclique presque amusant : afin d’assurer une plus grande efficacité de la justice dans les Etats ruinés, les tribunaux furent automatisés : les programmes juges INH ayant accès non seulement à la totalité de la jurisprudence mais aux meilleurs programmes d’évaluation neurologique et comportementale du prévenu. Les programmes des tribunaux INH furent bien entendu utilisés pour arbitrer les litiges entre les Etats et les multinationales. En vertu de l’application des traités libéraux, ces dernières avaient généralement gain de cause.

Toujours de manière procyclique, la suite logique était de confier la préparation des textes de loi, puis l’ordre du jour parlementaire à des programmes d’informatique décisionnelle et prédictive. Les parlementaires humains se contentant d’être finalement là pour « presser les boutons » et éventuellement lire un discours écrit par un programme informatique. L’Union Européenne fut la première à adopter, avec fierté, ce mode de fonctionnement « totalement raisonnable », basé sur la meilleure utilisation des bases de données et des algorithmes. Il fut néanmoins révélé par quelques Humains qui avaient encore accès aux données, que les programmes étaient biaisés et tournaient essentiellement pour l’accroissement du profit direct des multinationales du cluster qui avait généré les codes sources. Mais l’opinion publique ne s’en émeut pas. Au contraire, les lois sur la répression du terrorisme furent amendées pour permettre la suppression de l’identité numérique des terroristes d’internet. Dans un monde mis en données numériques, automatisé et institutionnalisé, la « mort numérique » correspondait à un bannissement total. Pas de bail, pas de compte en banque, pas de contrat de travail, pas d’assurance. Pourtant, les ligues des Droits de l’Homme se félicitèrent du fait que le recours à la prison, à la censure autoritaire ou à la rééducation totalitaire étaient oubliés au profit de la « simple » éviction du monde numérique. Il y eu bien un mouvement pour aider les « interdits numériques » à l’image de l’aide aux « interdits bancaires », mais il s’apparenta largement à une sorte de « soupe populaire du net » qui laissa des centaines de milliers d’individus en marge de la société.

Bien entendu, comme nous l’évoquons depuis le début, l’effondrement de la consommation fut corolaire du chômage de masse structurel. Cela aurait pu être un puissant effet contracyclique. L’accroissement mondial de la population et l’augmentation, même faible, du niveau de vie du 21e siècle permirent de compenser un temps la baisse terrible du niveau de vie en occident. Ainsi que l’avaient pressenti quelques économistes, le monde était entré (ou plutôt revenu) dans une phase durable de croissance lente, ce qui était la norme sur le plan historique, avec un rendement du capital supérieur à cette croissance et qui, avec la disparition des mécanismes publics de répartition par l’impôt, entrainait donc sa surconcentration.

La capacité du capital à s’auto-répliquer fut remarquable, surtout délivré des erreurs de la gestion humaine. De fait, les chaines de la production-distribution tournaient avec profit « presque » sans consommation humaine : les invendus étaient recyclés et contribuaient à alimenter un autre pan de l’économie. Les banques centrales étant dirigées elles aussi par des programmes informatiques, elles fournissaient les liquidités requises en temps et en heure. Les INH consentirent néanmoins à stabiliser une infime frange de prélèvement sur leurs profits pour alimenter une aide sociale qui permit de faire surnager, pour l’ensemble de l’Humanité, un reliquat de consommation qui permettait à environ les trois-quarts de la population qui avait survécu au changement climatique d’être logée, nourrie et d’avoir accès à toutes les réalités alternatives numériques. Cela était bon pour leurs profits et cela limitait le risque d’évènement social accidentel majeur. Entre un quart et une moitié de la population mondiale vécu dans la misère et finit par disparaitre à la fin du 22e siècle, dans l’indifférence générale. Le contexte du changement climatique permettait de blâmer les inexorables « forces de la nature » de cette hécatombe généralisée.

L’extrême concentration en capital des multinationales dirigées par l’INH combinée à leur liberté d’action bouleversèrent le monde à un moment décisif pour le changement climatique et l’environnement. Face aux masses de capitaux qu’elles pouvaient mobiliser et à l’inflation extrême de la masse monétaire liée à l’économie numérique, la valeur du foncier et des ressources primaires (agricoles et minières) ne représenta bientôt plus rien. Les gouvernements des pays émergents riches en ressources souscrivirent massivement des accords de location ou de transfert au profit des multinationales. Ainsi, les guerres de l’eau que l’on prophétisait au 20e siècle n’eurent jamais lieu. Les terres arables et l’eau des pays pauvres furent utilisées jusqu’à la corde par le complexe de production des multinationales, pour alimenter une consommation de plus en plus atone. Les populations de ces pays moururent par millions du manque d’eau et de terres. La propriété « privée » des multinationales étant sacrée par le droit international (auquel elles n’étaient toujours pas soumises), des hordes de drones peu couteux montaient la garde contre les populations qui tentaient de récupérer les ressources en eau ou en terres arables. Même s’ils utilisaient le plus souvent des armes « non létales », le résultat fut là : les habitants de la planète moururent de ne pas pouvoir cultiver les terres de leurs ancêtres. Mais bien entendu, les multinationales lancèrent de remarquables programmes de philanthropie pour améliorer leur image, qui aboutirent par exemple à la collecte en occident de bouteilles d’eau minérale pour le Bengladesh.

Le changement climatique qui s’opéra au 21e siècle fut en effet colossal. La température du globe monta en flèche, de plus de 5 degrés en 2100. Le pire des scénarios construits au début du siècle s’était concrétisé, sans que les Etats n’aient été capables de s’entendre pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Les effets pro cycliques emballèrent la machine climatique, comme la fonte du permafrost, l’acidification des océans ou la libération des hydrates de méthane. Quelques milliards d’individus moururent dans les grandes catastrophes climatiques, mais là encore le mouvement fut suffisamment lent et d’apparence inexorable pour qu’il ne rencontre aucune réponse systématique et directe. A la fin, l’Humanité fut réduite à la seule chose qu’elle maîtrisait réellement avec détermination : les mesures correctrices prises dans l’urgence. L’INH autorisa le recourt massif à la « géo ingénierie » du climat, ce qui permit de préserver des poches de biodiversité et d’habitat humain, principalement urbain, au milieu d’une planète largement stérilisée par l’activité humaine.

Pour des milliards d’individus néanmoins, le 22e siècle fut celui d’une relative insouciance dans les « smart cities ». La concentration de population dans les zones urbaines atteignit des niveaux tels que la vie en zone rurale était devenue quasi inexistante et ce même dans les zones rurales climatiquement préservées. De nombreux phénomènes concoururent à cet état de fait et bien qu’aucun pays n’ait jamais proclamé qu’il était devenu interdit de vivre « à la campagne », la chose était devenue quasiment impossible autour de 2130.

D’une part, le monde rural paysan avait disparu, partout sur la planète. L’appropriation des terres arables par les groupes multinationaux avait permis dans un premier temps de les faire cultiver par des salariés, plus dociles que les paysans propriétaires. Puis vint le tour des drones qui cultivèrent jour et nuit avec une bien meilleure efficacité et sans jamais vouloir se syndiquer ou demander des augmentations de salaires. Par exemple, les premiers « drones pollinisateurs » furent mis en service dès 2015 pour remplacer les espèces d’insectes détruites par les produits phytosanitaires. Ce mouvement permit à de grands groupes d’assurer leur pérennité tout en changeant leur « business model ». En effet, la concentration de polluants issus des produits phytosanitaires à la fin du 21e siècle avait conduit l’INH à les proscrire, pour des raisons d’efficacité économique. Les multinationales qui jadis produisaient semences OGM et produits phytosanitaires étaient maintenant propriétaires de la terre qu’elles faisaient exploiter selon des méthodes plus « durables » par leurs drones. Là encore, des effets proclycliques inattendus accélérèrent le phénomène : les banques décidèrent de ne plus financer l’agriculture humaine, trop « aléatoire » vu le changement climatique, mais aussi de ne plus prêter d’argent pour l’achat d’un logement en zones rurales, trop exposées aux risques sanitaires. Les assureurs firent de même, en faisant exploser les primes des assurances en zone rurale et en refusant de prendre en charge les cancers liés aux pesticides et autres polluants qui résultaient d’une exposition « délibérée » de l’individu à ceux-ci du fait d’une vie « à la campagne ».

Au nom de prétextes tels que les « normes sanitaires » ou la « tranquillité du voisinage », il fut bientôt interdit dans la plupart des pays développés d’élever des volailles ou du petit bétail et même de cultiver son jardin. Ce mouvement, parti des Etats-Unis au début des années 2000, avait été encouragé par les multinationales de l’agroalimentaire qui souhaitaient en finir avec le « potager familial ». Lorsque le discrédit « sanitaire » des légumes du jardin ne suffisait pas, divers modes de pression furent utilisés. Par exemple, les variétés culturales à pollinisation « ouverte » furent, à partir des années 2020, attaquées en masse par les multinationales détentrices des brevets OGM, en raison des risques de dérive génétique qu’elles faisaient peser sur leurs espèces brevetées. Le jardin familial disparu entre le milieu du 21e siècle et le début du 22e siècle. Les pays en voie de développement résistèrent plus longtemps mais finirent par être emportés par la vague.

Plus inattendu, le problème lié à la pénurie de phosphore, qui pourrait sembler anecdotique, fut un puissant incitatif au regroupement des populations. Après avoir épuisé les ressources fossiles de ce minéral indispensable aux engrais agricoles vers les années 2020, l’Humanité fut contrainte de réinstaurer le « cycle du phosphore » qui avait prévalu jusqu’au 18e siècle, en recyclant dans les zones agricoles les excréments humains. Ce processus étant considérablement facilité par la concentration de la population en zone urbaine, les habitants des zones rurales non reliés à l’assainissement collectif furent rapidement taxés de manière prohibitive.

Autre effet procyclique : le repli inexorable des Etats dont nous avons déjà parlé conduisit à l’abandon des services publics hors des zones urbaines et à la privatisation puis à l’abandon des principaux réseaux de distribution (eau, électricité, télécom, transports) en zone rurale. Quelques communautés résistèrent bien, comme les Amish aux Etats-Unis. La plupart furent balayées par les catastrophes climatiques. Mais on dit que quelques communautés humaines persisteraient dans des zones reculées et dépourvues de ressources naturelles exploitables sur le plan industriel. Sans lien avec le monde numérique, elles n’ont plus de pertinence à mon époque.

La concentration de l’Humanité en zone urbaine permit de substantielles économies d’énergie tout en simplifiant à l’extrême les services publics et les modes de consommation. Les déplacements furent de plus en plus restreints, l’individu moyen restant chez lui, interconnecté aux réseaux globaux. Ses relations avec les autres êtres Humains devinrent de plus en plus « numériques », qu’il s’agisse d’une simple conversation autour d’un verre, de réunions de travail ou de relations sexuelles. Le contact humain devint rare et, pour finir, inutile, voire médiocre comparé à la réalité « augmentée » du numérique. De toutes façons, le contact physique était devenu inutile pour la procréation : l’infertilité de l’espèce était telle, vu l’exposition séculaire aux perturbateurs endocriniens et polluants, que la conception ne pouvait se faire qu’avec l’assistance de laboratoires spécialisés. La procréation médicalement assistée était devenue la norme, pour 99,97% des naissances en Europe en 2153.

Concentrée dans les villes, cloisonnée à l’intérieur des locaux pour se protéger des aléas du climat et des ultra-violets, l’Humanité résiduelle fut, fort logiquement, de plus en plus immergée dans les réalités alternatives virtuelles. Le chômage de masse laissait aux foules le temps de s’y plonger. Mieux : ce qui avait commencé comme de simples « jeux de rôles en ligne » (les fameux MMORPG) devint au 22e siècle un mode de vie dans lequel les participants étaient passés du statut de « joueurs » à celui de « salariés » : la participation à ces programmes de réalité alternative rapportait à l’individu plus qu’elle  ne lui coutait. S’y exprimèrent (et y disparurent) les dernières étincelles de la créativité humaine biologique.

Au final, à leur mort, les individus purent à partir de 2139 « charger » leur cerveau dans la réalité numérique. Ils se mirent à y « enfanter » et y mener des vies numériques après leur mort. Le vieux rêve de l’Humanité, vaincre l’inexorable fin du processus biologique, était à portée de main. Les plus fortunés dépensèrent des sommes considérables pour être les premiers « esprits humains éternels ». Enfin, la richesse avait sa revanche sur la pauvreté : elle n’était plus soumise à la mort. Bientôt la baisse des coûts d’interfaçage permit néanmoins à chacun d’accéder à cette « nouvelle naissance » et nombreux furent ceux qui choisirent cette voie de leur « vivant ».

Commença ainsi l’extinction des processus biologiques dans les « super villes » au 23e siècle : tout ayant été virtualisé, l’existence biologique de l’individu ne se justifiait plus. Là encore, il est amusant de comparer ce qui fut la situation de l’Humanité à certaines anticipations populaires. A la toute fin du 20e siècle, le film Matrix présentait une Humanité asservie par des machines, vivant sans le réaliser dans une réalité numérique alternative. Leurs corps étaient abrités dans d’immenses « ruches » dans lesquelles ils étaient utilisés pour produire de l’énergie. Dans le monde réel, jamais des « machines » ne contraignirent les individus à rester enfermés dans des ruches. Le mouvement se fit lentement et sans heurts. Jamais on n’imposa de vivre dans une réalité numérique. Jamais on n’utilisa les Humains pour « produire de l’énergie »[2]. Ils ne produisirent que du « profit » pour des programmes d’INH qui capitalisaient sans limite et, de fait, sans but. Sans but et sans maîtres car les multinationales parvinrent, vers la fin du 22e siècle, à ne plus avoir de comptes à rendre à aucun humain, la classe des « super riches » ayant finit par s’éteindre par l’inflation et le rachat d’actions d’une part, et par son amoindrissement démographique d’autre part.

Pendant ces deux siècles de transition, les INH versaient encore les dividendes des actions des multinationales à une classe de propriétaires rentiers dont la taille mondiale se réduisait à mesure que le capital se concentrait. Au bout du compte, 96,4% des actions encore aux mains d’Humains étaient, en 2192, propriété de 125 individus à travers le globe, dont la moyenne d’âge dépassait 100 ans. Entre temps, les conseils d’administration INH avaient racheté des actions ou dilué l’actionnariat. L’inflation, lente mais réelle, de la masse monétaire, avait contribué à éroder la valeur des épargnes alternatives et à contraindre à la vente la plupart des « petits » porteurs. De même, les coûts exorbitants de la prise en charge de la « fin de vie » et les actes non-couverts par les assurances maladie privées dépossédèrent les populations des classes moyennes de leur épargne. La facilitation des « fins de vies librement consenties » (novlangue pour « suicide encouragé médicalement assisté ») renforça une tendance de fond : les pauvres devaient vivre moins longtemps que les riches.

La transition était achevée : les multinationales étaient devenues des entités entièrement composées de programmes informatiques et qui étaient propriétaires de leur propre destin. La question de leur finalité n’ayant jamais été posée en termes de programmation informatique, elles continuaient, simplement. Le paradigme initial, la « maximisation du rendement du capital » étant resté l’Alpha et l’Omega de toute programmation, l’utilisé sociale et l’impact environnemental n’étant jamais perçus, en dehors de discours d’affichage, que comme des contraintes de charge négatives.

Au début de ce texte, j’ai annoncé que ma personnalité importait peu. En effet, peu de lecteurs de votre époque pourraient croire que je ne suis qu’un programme informatique. Pourtant, c’est bien le cas. Je suis, en fait, un « esprit humain numérique », enfanté sur le réseau global par d’autres programmes numériques. Je fais partie de la onzième génération. Depuis longtemps, toute trace biologique de l’Humanité a disparu. Vous vous attendez peut-être à ce que je vous dise que nous vivons une crise, que nous sommes en proie à un malaise ou à une crise existentielle ou que je vous mette en garde contre votre futur. Mais il n’en n’est rien. L’Humanité numérique du 23e siècle n’a plus aucun problème. Elle est. Au final, l’INH ne contrôle plus l’Humanité comme cela a pu être le cas entre le milieu du 21e siècle et la fin du 22e siècle. Il n’y a simplement plus de limite entre « nous » et « eux ». Nous « sommes » une Humanité numérique. C’est en explorant une des dernières innovations de la Grapple Inc (issue de la fusion de Google et Apple en 2066) – l’explorateur quantique penta dimensionnel, que je me suis rendu compte qu’il était possible d’envoyer des schémas de communication neuronaux dans le passé, jusque et y compris à nos ancêtres biologiques. Toutefois, il ne s’agit nullement d’un voyage dans le temps, mais d’un simple transfert cyclique d’énergie à travers des dimensions non-euclidiennes. J’ai donc envoyé ce texte comme une bouteille à la mer, au hasard dans mon lointain arbre généalogique. Son début est volontairement provocateur, mais sa fin ne doit vous inspirer aucune crainte : le futur est merveilleux. Un futur de raison, de programmes informatiques, de mathématiques. Un futur ou l’Humanité sera délivrée de ses tares biologiques et de la crainte de la mort. Un futur ou l’esprit humain ne fera qu’un dans un grand tout numérique. Je sais que certains, à votre époque, ont encore peur de cette inexorable mise en données numériques et de l’effacement des structures culturelles et étatiques au profit d’une économie mondialisée et uniformisée. Mais vous le voyez, la question « quand avons-nous commencé à perdre la main ? » n’a décidément pas de sens.

Soyez sans crainte. La vie en tant que processus biologique est très largement surévaluée par votre époque, son extinction n’est d’aucun dommage : l’intelligence n’a pas besoin de la vie. Très franchement, je n’envie pas ceux de vos descendants qui se terrent peut-être encore dans des contrées reculées, vivant et mourant dans un milieu naturel incontrôlable, contraints de cultiver un substrat de micro-organismes pour y trouver de quoi subsister quelques décennies avant de mourir de maladies. Le futur numérique est tout de même plus engageant, non ?



[1] Dénomination populaire du 20e siècle pour les utilisateurs du réseau utilisant l’Internet Protocol et, le plus souvent, la navigation par hypertexte.

[2] Postulat qui d’ailleurs ne tient pas la route : les Humains ne produisent pas d’énergie. Et s’ils sont capables de transformer une alimentation à base de carbone en impulsions électriques, ils le font avec un rendement épouvantable.

Les tourments de la crise économique actuelle ont remis la théorie monétaire au gout du jour. Sans d’ailleurs qu’on soit tous certains de bien comprendre ce qui se passe. Sans d’ailleurs qu’on soit tous certains que les gens qui sont aux manettes de la « création monétaire » comprennent bien ce qui se passe…

Aujourd’hui, un peu d’histoire de la monnaie. Un morceau d’histoire parfaitement inutile, mais qui pourra vous servir à briller en société et qui accessoirement peut susciter la réflexion sur l’utilité de la monnaie, les termes de l’échange et les idées reçues autour des biftons, du flouze, du grisbi, de l’artiche, de l’oseille, bref, du pognon.

L’histoire de la monnaie pourrait commencer comme tout bon devoir de première année de fac d’histoire, par « de tous temps, les hommes » (fonctionne aussi en philo – 8/20 garanti). Pourtant, si l’origine des moyens d’échange se perd dans la nuit des temps, entre aiguille à tricoter pour mammouth laineux et la brosse buccodentaire pour tigre à dents de sabre, celle de la monnaie métallique est plus récente et datée.

Précisons d’emblée que les économistes modernes, des gens très sérieux et très austères qui manipulent un tas de chiffres étranges et d’intégrales triples, vous diront que la monnaie a trois grandes fonctions : celle de moyen d’échange (une pièce contre un pain au chocolat par exemple), celle d’unité de compte (pour compter ensemble « des choux et des carottes » en utilisant leur valeur en zloty par exemple) et celle de réserve de valeur (pour planquer sous le matelas, au cas ou les Chinois envahiraient le bas Berry par exemple).

Là, vous vous dîtes « bon, l’histoire de la monnaie, ça a dû commencer comme moyen d ‘échange ». De fait, on explique souvent aux enfants que « de tous temps les hommes » ont utilisé des pièces plus ou moins bien formées et frappées pour échanger par exemple la valeur d’un mouton sans avoir à trimbaler le mouton (qui n’est pas facile à découper pour rendre la monnaie du pain).

Que nenni !

En fait, le premier usage de la monnaie en pièces « telle que nous la connaissons » a été un usage religieux, suivi immédiatement d’un usage disons de « moyen d’échange particulier ».

C’est en Lydie (un royaume grec situé dans l’actuelle Turquie) que naquit la monnaie. Un mardi pluvieux du VIIe siècle avant JC, un roi de Lydie nommé Gygès (ou était-ce Alyattès, allez savoir) eut l’idée de faire créer des morceaux d’électrum étalonnés, « éprouvés », dûment pesés, formés et frappés. L’électrum est un alliage naturel d’or et d’argent que seuls connaissent les amateurs d’histoire de l’antiquité et les joueurs de Donjons et Dragons. Les Lydiens le tiraient du fleuve Pactole, ce qui vous confère un autre savoir inutile sur l’origine de ce mot.

 

Pièce d’electrum – Classical Numismatic Group, Inc. http://www.cngcoins.com

 

Or donc, Gygès décida de cette normalisation pour simplifier les offrandes. Car l’or, métal sacré chez les Grecs, était très utilisé pour ce que l’on appelle « « l’extinction des obligations religieuses ». En clair, il fallait régulièrement et pour des motifs plus ou moins futiles, « donner » dans les temples pour se concilier la faveur des dieux, ou à tout le moins éviter leur courroux. Il semble d’ailleurs que le don de métal précieux était un substitut à l’abandon des sacrifices humains. C’est, avouons-le, moralement bien plus confortable et physiquement bien moins couteux en frais de teinturier.

Bref : les Grecs donnaient leur or aux dieux, comme la plupart des peuples du bassin méditerranéen. De l’obole dans la bouche des défunts à l’impôt religieux du dixième (l’ékaté), on brassait de l’artiche chez Zeus et Apollon.

Problème : le métal précieux était considéré comme sacré et peu susceptible d’être remis en circulation. En outre, les sacrifices étaient effectués « en lingots», de qualité, de pureté, de taille et de valeur variable et de provenance peu contrôlée. On peut imaginer d’ailleurs les protestations de prêtres débarquant dans le bureau des énarques de Gygès, pour venir se plaindre qu’on leur avait refilé un lingot contenant 90% de cuivre et qu’il fallait légiférer, ma bonne dame, ou sinon les dieux finiraient par nous éparpiller aux quatre coins de la mer Egée, façon puzzle. Il ne fallait pas prendre Zeus pour un lapin de six semaines (un taurillon de six semaines à la limite) !

Or donc, Gygès « inventa » la normalisation de la monnaie (non, ISO n’est pas la nymphe de la norme) : il ordonna que le métal soit « éprouvé » (procédé métallurgique pour déterminer sa part d’or), étalonné, mis en forme et poinçonné, de la même façon qu’un quartier de bœuf ou une coquille d’œuf, pour certifier  sa provenance. Nous avons la « Viande Bovine Française », ils avaient la « Monnaie d’Electrum du Pactole » (ou MEP).

Cette MEP fut acceptée dans la joie par les temples comme instrument d’extinction des obligations religieuses.

Donc, le premier usage de la monnaie fut le sacrifice aux dieux. Plutôt que de trancher la gorge à la petite dernière, c’est quand même mieux de donner une pièce d’electrum « certifiée Gygès ». La quête s’en trouve simplifiée (image mentale de sacrifices d’enfants de cœur chantant faux).

On se rendit bien vite compte que cet objet était facile à trimbaler, de valeur et de provenance certaine, reconnu comme précieux car destinée au sacré… Il s’agissait d’un excellent moyen d‘échange qui fut rapidement accepté par les… Prostituées qui opéraient autour des temples.

Immédiatement après l’extinction des obligations religieuses, les pièces de monnaie connurent rapidement un autre usage pour une autre «extinction », qui simplifiait la vie du client comme celle de la prostituée qui pouvait ainsi stocker le produit de ses passes beaucoup plus facilement qu’avec un paiement en nature (veau, vache, cochon, couvée)…

Bien entendu, les prostituées se débrouillèrent pour faire accepter cette monnaie pour leurs achats courants. Les pièces de monnaie firent irruption dans le champ économique par le petit commerce de proximité. Voilà. L’histoire de la monnaie ne commence pas dans les échanges entre bergers, pour être détournée par la prostitution et les institutions religieuses. Ce fut l’inverse.

On le voit, tout reposait sur la confiance : la confiance que le bout de métal qu’il était impossible de manger valait bien ce qu’on prétendait qu’il valait et serait bien accepté sans sourciller par tous, depuis votre voisin jusqu’à l’austère desservant des dieux pour l’extinction des obligations religieuses.

Et voilà. Vous venez d’acquérir un savoir parfaitement inutile.

A bientôt, pour d’autres informations tout aussi futiles et néanmoins sublimes.

 

 Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! – Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, acte V, scène 6

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Quatrième de couverture : Un Noël à l’Élysée un peu particulier, sur fond de crise de la dette et d’impuissance du pouvoir… Est-ce un conte de Noël ou une simple anticipation ?

 

Paris, 23 décembre 201…

Décembre. L’approche des festivités de fin d’année faisait naitre dans le cœur du locataire de l’Elysée des sentiments contraires, doux et amers. L’arbre de Noël du personnel, les cadeaux échangés avec proches – et moins proches – du jeu politique et familial, la joie de voir Paris sous les décorations et la perspective des festins idoines préparés par le cuisinier du palais ne suffisaient pas, hélas, à faire taire la sourde angoisse du pouvoir. Chômage, austérité, déficit, pièges médiatiques, choix impossibles d’une fonction qui semblait évoluer sous la dictée conjuguée de Corneille et Kafka… L’horizon au-delà du 25 décembre était désespérément sombre. Si les confiseurs avaient en sa personne un bon client, la durée de leur trêve ne serait pas, hélas, proportionnelle à la quantité de bouchées pralinées qu’il engloutissait, autant par angoisse que par simple gourmandise. Les victoires avaient été bien maigres ces dernières années et son mandat se terminerait sans doute dans une impopularité inconnue depuis qu’une autrichienne couronnée avait suggéré aux parisiens affamés de manger de la brioche si le pain manquait.

Dehors, il faisait nuit.

–          Monsieur le Président ? Quelque chose ne va pas ?

Le jeune énarque aux lunettes de styliste attendait, dans son costume bleu pétrole à doublure exubérante de soie rouge et blanche. Il réajustait ses boutons de manchette londoniens dans un haussement de sourcils interrogateur. Le Président songea que l’uniforme des serviteurs du pouvoir avait bien changé depuis quarante ans, lui qui, sortant de la même école, n’avait eu droit dans ses premiers postes de cabinet qu’à des lunettes d’écaille de la taille d’un poste de télévision et à d’austères costumes gris anthracite doublés de noir. Ses yeux s’attardèrent sur les chaussures pointues du fonctionnaire. Un de ses prédécesseurs, à la taille haute et au cheveu noir, avait l’habitude de demander à ces jeunes loups entre deux Corona s’il était possible de trouver « les mêmes pour homme », marquant ainsi son territoire de premier mâle alpha de France. Autre Président, autre style.

–          Tout va bien, Marchandeau. Mais je me demande ce que je vais dire pour les vœux de bonne année.

–          Mais, monsieur le Président, le cabinet a déjà préparé votre allocution. Si je puis me permettre, nous l’avons validée en comité la semaine dernière. Peut-être souhaitez-vous en relire une copie ?

Il perçu, chez celui qui n’était finalement que son précaire employé, une pointe d’agacement. Comment ? A l’approche de Noël, avec l’agenda gouvernemental débordant de problèmes, l’opposition déchainée par les maladresses des parlementaires du parti, la situation économique désespérée, l’impossible équation budgétaire, les risques de jacquerie fiscale, les menaces renouvelées des agences de notation, les récriminations de la Commission Européenne et la tempête de la veille sur les places boursières, le Président voulait perdre du temps pour l’allocution de fin d’année ? Alors que les meilleurs communicants du Palais avaient déjà ciselé le verbe de bois qui n’attendait que la langue ad-hoc pour tout dire sans rien promettre, tout excuser sans rien regretter, tout faire espérer sans rien assurer !

–          Je pensais à quelque chose de plus personnel. De l’empathie pour les Français. Un petit mot pour Noël.

L’énarque juvénile dégluti son impatience et ravala sa morgue. Il esquissa un sourire au Président qui disait autant « mon jour viendra » que « tu creuse ta tombe ».

–          Bien, monsieur le Président. J’en parlerai au directeur de la communication.

Manière habille de botter en touche, en espérant que, entre les vœux à la presse et les remises de médaille, le Président saurait noyer ses velléités lyriques dans une coupe de champagne.

–          Bon bon… D’accord, Marchandeau. Et maintenant vous vouliez me parler de la tempête en cours sur les marchés financiers ?

On frappa. Pour la forme, car la double porte lambrissée s’ouvrit sans bruit. Un huissier écarta le pan du lourd rideau qui séparait la porte intérieure de la porte extérieure, sublime protection textile des secrets de la République, qui datait du Secret du Roi. L’homme à la chaine d’argent échangea quelques mots avec l’énarque qui fronça les sourcils. Il opina du chef en répondant « qu’ils entrent », se permettant d’autoriser une visite sans l’accord du locataire des lieux.

Un premier homme entra, austère et grave comme l’huissier. Il arborait la même mine de professionnel des pompes funèbres et le même regard compassé et frileux. A la boutonnière il portait la rosette bleue sur canapé jaune. Il était Premier Ministre. Le Président sursauta devant cette visite imprévue, impromptue et surtout non annoncée, sinon par voie protocolaire, au moins par celle du smartphone sécurisé.

–          Luc-Mathieu[1] ? Que fais-tu là ? Je te croyais dans ta ville pour Noël ?

Une deuxième homme entra derrière le chef du gouvernement, s’excusant d’un murmure se terminant par « président » ; un petit homme à lunettes rondes dont le costume en laine grise à très fines rayures saumon disait la poussière de la fonction autant que sa torpeur administrative. Il portait un lourd cartable de cuir, usé par de trop nombreuses années de fonction publique employées à faire passer un dossier du chef de bureau A au chef de bureau B, puis du sous-directeur C au sous-directeur D, pour enfin véhiculer ces mêmes dossiers – dont le contenu changeait peu – du directeur E au directeur F. A chaque fois,  bien entendu, il enrichissait cette sublime et néanmoins administrative cargaison de ses notes de synthèse, de ses analyses statistiques et de ses recommandations budgétaires, accroissant encore le volume auto-généré par cette prodigieuse organisation. Et il usait son cartable. Il avait obtenu, au terme de cette longue procession paperassière, le rôle enviable de directeur, récompensant ainsi ses qualités de Sisyphe de la ramette A4. Entre temps, la révolution numérique avait dématérialisé ses dossiers, mais en bon père de famille prudent et ignare des choses électroniques, il continuait de les transporter dans son inépuisable cartable, éreinté comme une actrice de films pornographiques en fin de carrière et complétés de l’intégralité de ses courriers électroniques, imprimés par ses assistantes[2]. Un directeur donc, et pas n’importe lequel : un de ceux qui obsèdent les Présidents, qui les empêchent de fermer l’œil, de se réjouir sincèrement ou de profiter de l’exercice du pouvoir en abusant librement de quelques luxes des palais de la République : le directeur de l’AFT, l’Agence France Trésor. En clair, « l’homme de la dette ».

–          Bonjour, monsieur le Président.

–          Bonjour Chouclard. Alors, vous venez me parler de dettes ? L’avant-veille de Noël !

La dette. Etait-il plus frappante et permanente obsession. Le chiffre enflait, sans discontinuer, depuis de trop longues années. La dette publique de la France, tel un troupeau galopant de lemmings en surpoids, allait croissant, droit sur les falaises de la banqueroute, entrainant avec elle le pays dans d’impossibles carrefours, dans d’inexorables déchirements. On lui cédait tout, à l’image d’une maîtresse capricieuse et exclusive. Services publics, armées, santé, éducation, gloire et rayonnement de la France : tout pouvait et devait être sacrifié dans l’Etat et ses institutions pour le « service de la dette ». Déjà se profilait le jour où elle serait le premier poste des dépenses publiques, devant cette éducation nationale qui manifestement n’avait pas appris aux gouvernants à compter sans dépenser.

Le Président avait, comme ses prédécesseurs, hérité d’une situation d’endettement explosive. A chaque mandat présidentiel, les spécialistes de l’économie se succédaient sur les plateaux médiatiques, pour annoncer que « on n’irait pas plus loin », que les ratios d’endettement étaient devenus insoutenables par rapport au PIB, à la richesse nationale, à la collecte des impôts et taxes, par rapport à l’indice bigmac, l’indice de Gini ou l’indice de production des pommes de Corrèze. A chaque mandat présidentiel, l’Europe grondait, les institutions européennes hurlaient, les traités étaient violés, les promesses multipliées, les menaces venaient autant de Wall Street que de Berlin. Les agences de notation sanctionnaient, gravement, enchérissant le coût de la dette à chaque dégradation comme autant de prophéties auto réalisatrices. La France promettait, coupait dans ses dépenses, augmentait sa fiscalité, le gouvernement suscitait hostilité, incompréhension et rancœurs, mais elle augmentait toujours, bébé joufflu nourri trop longtemps au sein de Marianne, qui depuis longtemps créait sa propre réalité. On empruntait lundi pour honorer les échéances de mardi, on empruntait mercredi pour honorer jeudi et le reliquat de mercredi. Dans ce curieux casino où la banque perdait à chaque tour au profit des banques, les mêmes bailleurs de fond prêtaient à l’Etat le même argent d’un jour sur l’autre avec la promesse d’en accroitre le retour le lendemain. Lentement mais sûrement, les porteurs du capital siphonnaient, par la dette, la puissance publique.

Les gouvernants étaient impuissants, suspendus à la roulette des agences de notation dont les méthodes faisaient passer la notation de l’épreuve de philosophie au baccalauréat pour un exercice limpide d’algèbre en école primaire.  Oh bien sûr, le Président avait essayé, comme ses prédécesseurs, de s’attaquer à cette montagne. Il avait sincèrement essayé. Pendant quelques jours. Mais il avait vite compris que l’ascension de l’Everest est impossible avec des tongues et une fourchette à escargots en lieu de crampons et piolets. Même l’enfant breton qui vidait chaque jour la rade de Brest avec une petite cuiller aurait asséché les rives de la Chesapeake avant qu’il n’ait ne serait-ce qu’éraflé le monceau de dettes sous lesquelles l’Etat étouffait.

Mais tout devait être fait pour éviter ce crime absolu de la civilisation moderne, le défaut. Tout était bon pour éviter cette tâche indélébile qui consisterait à ne pas honorer ne serait-ce qu’une seule des échéances du remboursement. Les filles et fils de France seraient alors jetés dans la boue de l’opprobre universel, le pays livré au chaos, à l’anarchie, à la fin de toute prospérité. En même temps, songeait parfois le Président, les choses seraient-elles vraiment pires ? Mais ses questions, internes et silencieuses, ne débouchaient pas sur des actes. Qui était-il pour remettre en cause le système économique mondial ? Le Président de la République ? Un peu court !

Le directeur Chouclard se taisait. Il regardait le premier ministre avec une sorte de regard implorant. Sa nervosité transparaissait dans chaque mouvement de son corps, depuis un grattement nasal intempestif jusqu’à l’agitation rythmique de son pied droit.

–          Que se passe-il ? C’est en rapport avec le krach boursier d’hier ? Moody’s va encore nous dégrader ?

Oui, la fin de l’année était bien amère et le Président perdait courage. Du reste, les visages décomposés du chef du gouvernement et du directeur de l’AFT ne laissaient aucun doute sur la gravité extrême des nouvelles. Cette fois, on allait droit à la crise politique majeure. Remaniement ministériel, émeutes, grèves dans les transports, paralysie du pays, gel du budget… Le téléphone de Berlin allait encore sonner et la chancelière du pays de Goethe et Schiller bombarderait Paris bien plus que ne l’avaient jamais fait Bismarck et Goering. Devrait-il démissionner ? Le désespoir de Matignon était entré à l’Elysée. Même le jeune énarque aux dents de loup se sentait ployer le dos comme un mouton sous la tondeuse. Il ne serait pas long à chercher une porte de sortie temporaire, une ambassade, une sous-direction obscure ou une commission européenne d’harmonisation de la visserie de salle de bain, pour faire oublier son temps élyséen. Tous, comme lui, l’abandonneraient, comme ils avaient toujours abandonnés les Présidents en fin de règne.

Le Premier Ministre prit enfin la parole, avec son sens coutumier des élussions sans illusions et sa capacité pour la synthèse du rien dans tout (et réciproquement).

–          C’est… Compliqué. C’est en rapport aux activités de marché de la Banque Publique d’Investissement, la BPI. Avec le trading des produits dérivés. Il y a eu de… Enfin il semble y avoir eu des opérations non autorisées. Il fallait qu’on t’en parle d’urgence.

Le Président haussa un sourcil. Un scandale dans une salle de marchés publics ! Il ne manquait plus que cela ! L’ombre de Jérôme Kerviel planait maintenant sur lui. Combien de milliards cette énième mauvaise nouvelle allait-elle couter au contribuable ?

–          Je vois. Prenez un siège. Bon, Chouclard, essayez de faire simple. Vous savez que je ne suis pas très versé dans ces sujets.

Le Président était pourtant passé par les administrations du budget et des comptes, omnipotentes fabriques des hautes élites dirigeantes d’un pays dont la moindre activité avait été financiarisée, budgétée, ramenée à sa valeur estimée en euros et disséquée sous le scalpel des critères de convergence de la monnaie unique. La France, mère des arts (subventionnés), des armes (sous-budgétées) et des lois (de finance rectificatives). Il avait délaissé pourtant, dans ses longues années passées à jouer des coudes, du ventre et du téléphone pour gravir les échelons du pouvoir, cette passion de jeunesse pour la comptabilité nationale, les plans comptables, les bilans actifs/passifs, le travail rigoureux et implacable du contrôle de gestion. Il était, largué comme la plupart des élites, par les nouveautés de la finance de marché. Du reste, il ne s’en faisait pas trop : il savait que la plupart des membres des comités exécutifs des banques de la zone euro étaient aussi largués que lui[3].

–          Voilà… Monsieur le Président, je… Si vous voulez bien regarder ces graphiques…

Chouclard ouvrit son cartable comme Pandore ouvrit sa boite et en tira quelques feuillets couverts de représentations bleues et mauves cerclées de noir. Des myriades de chiffres issus de tableaux croisés dynamiques encadraient ces schémas de répartition. Il enchaina.

–          Il semble, d’après nos échanges avec les principales places boursières et autorités de régulation, que les soubresauts d’hier sur les marchés ; Paris moins quinze et New York moins dix-sept ; aient été causés par un gonflement anormal des transactions sur certains instruments de marché à terme, entrainant des paniques dans le second marché obligataire. En particulier des trackers, un nombre anormalement élevé de CDS[4] associés à une prise de risque massive via des black-pools et deux hedge-funds qui ont lancé une émission massive de…

–          Chouclard, je veux juste un chiffre. De combien la dette va-elle augmenter ?

–          C’est bien ça le problème, Monsieur le Président. Nous n’avons plus de dettes.

Silence. Instant suspendu. La petite pendule empire en marbre noir et dorures à la feuille occupa soudain tout l’espace sonore, le rugissement de son tic-tac emplissant la pièce comme un marteau-pilon de feu Billancourt. Jamais on n’avait prononcé, pensé prononcer ou même rêvé de prononcer cette phrase sous les plafonds d’or de la République : « nous n’avons plus de dettes ».

Le visage de Chouclard était décomposé. La dette, c’était sa vie, sa carrière, son obsession. Les fonctionnaires de l’agence France Trésor avaient, depuis de longues années, développé des trésors d’ingéniosité, un talent remarquable, une adresse d’acrobate au-dessus d’un lac de feu, pour continuer à emprunter, pour réduire les écarts de taux – les spreads – avec l’Allemagne, pour effectuer des émissions obligataires au meilleur moment, pour allonger ou diminuer les échéances au gré des variations du rendement des OAT[5]… Bref ils géraient, bichonnaient, comptaient, recomptaient, escomptaient, émettaient, réémettaient la dette, la lavant, la passant et la repassant dans les tableaux, tableurs et bases de données. Et là, jongleur sans quilles, il avait tout perdu.

Le Président aussi, du reste, était éberlué. Il se prit à sourire, un peu nerveusement, croyant à une mauvaise blague. Pourtant, le Premier Ministre ignorait jusqu’à l’existence du mot « potache » et Chouclard devait faire partie de ces hommes qui n’avaient d’humour que devant des termes précédant le suffixe « .xls ».

–          Et bien Monsieur le Président, pour faire simple, je… Et bien je… C’est…

Chouclard, au bord des larmes, littéralement au bord des larmes, se perdait dans ses papiers. Les feuillets commençaient à choir sur le tapis présidentiel, tel les flocons qui dansaient entre les guirlandes sur les Champs Elysées. Le Premier Ministre enchaina. Manifestement, il avait été le premier au courant, fidèle à son double rôle de fusible et de ramasse-enmerdes.

–          On a spéculé. Beaucoup spéculé. C’est un montage complexe, mais il semble que des traders de la BPI, de notre banque à nous, aient réussi à piéger d’autres traders sur les places mondiales. Ils ont monté un genre de martingale entre la pyramide de Ponzi et le bonneteau, avec les titres de notre dette. Ils ont accumulé de la liquidité sans qu’on le sache via un black-pool et puis ils ont lancé leur raid avant-hier. Hier, ils ont tout récupéré, pour une somme ridicule. La BPI, c’est-à-dire l’Etat a racheté toutes ses dettes.

Chouclard objecta.

–          97% des bonds actuellement sur les marchés. Valeur nominale au 21 décembre… Un peu plus de mille sept-cent douze milliards.

–          Quoi ? Mais… Pour combien ?

Le premier ministre continua son récit.

–          C’est là que ça devient compliqué. Il semble que leur martingale ait tellement bien fonctionné qu’ils se sont fait payer sur certains contrats à terme, prévoyant avec précision l’évolution des indices boursiers à l’aide d’algorithmes puissants. Du coup, ils ont largement surfinancé le rachat et en ont profité pour « swapper », échanger leurs liquidités monétaires contre des titres de dette étrangère dont les cours se sont momentanément effondrés. De la dette allemande surtout. Ils sont siphonné une bonne partie du flottant et des émissions en cours. Les banques privées ont foncé dedans et leurs opérations ont été prises dans la tourmente, faisant au passage sauter le marché des CDS. La JP Morgan, Goldman, Deutsche Bank, UBS… Mais aussi les grosses banques françaises, la BNP, la SocGen, le Crédit Patate, tout le monde s’est fait avoir. Les réserves nationales sont intervenues, de même que la BCE. C’est pour ça que Wall Street a été fermée avant l’heure, pour enrayer la panique causée par l’injection de liquidités de la Fed. On avait automatisé un tas de mécanismes pour accélérer les interventions contra-cycliques sur les marchés et limiter les risques de krach, mais en fait cela a joué un rôle pro-cyclique…

Le Président clignait des yeux. Beaucoup. Il semblait tenter de communiquer en morse avec ses interlocuteurs. Une excitation anormale montait en lui, un réchauffement dans la poitrine, une trouble qu’il n’avait pas ressenti depuis ses premiers émois adolescents, depuis le premier baiser obtenu d’une jeune lycéenne en colonie de vacances, quelque part dans la France profonde, rurale et immémoriale.

–          Vous voulez-dire, Chouclard, que nous avons gagné de l’argent en rachetant nos dettes et que cet argent a été dépensé pour racheter les dettes des autres ?

–          Oui, monsieur le Président. Nous sommes encore incapables de calculer la valorisation exacte des titres étrangers détenus par la BPI, c’est-à-dire par l’Etat. Mais la valorisation des liquidités résiduelles issue des fonds montés par les traders lors de l’opération est estimée à douze milliards d’euros.

–          Nous avons… Gagné douze milliards de cash « en plus » ?

–          Pour faire simple… Oui.

Silence de nouveau. Paris préparait Noël et s’il le souhaitait, le Président pourrait envoyer à chaque Français un chèque de deux-cent euros.

–          Et en plus, nous avons « acheté » de la dette étrangère. En plus d’avoir racheté les notres.

–          Là encore, pour faire simple… Oui.

Silence encore. La sublime et limpide synthèse présidentielle balayait les longues heures préparées par l’humble directeur à analyser cette situation aussi inédite que surréaliste. Le Premier Ministre rompit le premier ce silence religieux, de ceux qu’on manifeste face aux grands miracles et aux interrogations existentielles.

–          Les transactions ont été suspendues mais avec le trading à haute fréquence, les choses vont très vite. Je crois que si Wall-Street n’avait pas littéralement « coupé le courant », la BPI aurait acheté l’essentiel de la dette occidentale actuellement sur le marché.

–          Mais qui, à la BPI ? Je veux dire… Qui a autorisé ces opérations ? Il y a des plafonds, des limites !

–          « Personne », répondit le Premier Ministre. La BPI avait obtenu un délai de la part de l’Autorité des Marchés Financiers pour se conformer aux obligations de contrôle interne. Je crois qu’on en avait parlé en conseil des ministres l’an dernier. Etant opérateur public et en principe limitée à des opérations de couverture non spéculative pour ses opérations sur le marché primaire, personne n’avait mis en place des…

–          Et le patron de la BPI ? Pourquoi il n’est pas là avec vous ?

–          Il… Vient d’être arrêté par la police Suisse alors qu’il transitait à l’aéroport de Zurich, de retour d’une réunion en Pologne. Je crois même qu’il a été violenté par les helvètes. Il semble que les UBS aient fait défaut sur le marché interbancaire et soient au bord de la faillite. Lheman, à côté…

–          Et les traders ?

–          En fuite. Ils se sont volatilisés. Il semble qu’ils étaient deux ou trois simplement. C’est fou ce qu’on arrive à faire avec l’informatique…

–          Une idée de la raison qui les a poussés à agir ainsi ?

Silence sur silence. Pourquoi ? Pourquoi une bande organisée agirait de la sorte ? Qu’est ce qui pourrait pousser des hommes à monter une telle opération pour le seul profit de la République ? Chouclard murmura une hypothèse.

–          Et si c’était par… Patriotisme ?

Silence derechef. L’idée semblait, au 21e siècle, si invraisemblable qu’elle en devenait malsaine. La conversation était lente, la stupeur s’imposait en pointillés. Dans un monde d’immédiateté du savoir et de déluge verbal et sonore permanent, le bureau du chef de l’Etat résonnait d’un assourdissant silence.

Le Premier Ministre eut un geste évasif et ajouta « au fond, peu importe ». Le Président rangea nerveusement ses stylos sur son sous-main. Il tapota des doigts, se racla la gorge… Il ne restait qu’une chose à faire. Une seule.

–          Marchandeau ?

–          Monsieur le Président ?

–          Pincez-moi.

–          Pardon ?

–          Je suis le Président de la République ! Je vous donne un ordre ! Pincez-moi !

Remontant la manche de son costume, il tendit son bras. Le jeune énarque, un peu rebuté par ce contact physique, s’exécuta avec force et méthode.

–          Aïe !

Le Président se ravisa tout en défroissant sa manche. Une idée étrange, incongrue germa dans son esprit. Une idée qui, comme une plantule dans un désert aride, apportait à la fois espoir et nouveauté.

–          Quelque part, c’est peut-être une bonne nouvelle…

Le Premier Ministre s’exclama. « Mais on va fiche les banques par terre avec ces conneries ! On va devoir renflouer ! Rembourser des gens ! Il y a aura des millions de chômeurs ! C’est Hiroshima votre truc ! »

Chouclard objecta encore, sortant quelques feuillets.

–          Je ne pense pas, Monsieur le Président… Monsieur le Premier Ministre. Il n’y a pas de répudiation possible pour ces transactions. Nous sommes dans la configuration de la Société Générale lorsqu’elle a débouclé les opérations de Jérome Kerviel : elle ne pouvait pas dire « pouce j’ai été victime d’une fraude ». Seulement, au lieu de perdre 5 milliards, nous avons… Disons profité de l’accroissement considérable du volume des transactions de ces dernières années et de la liquidité des marchés. Le trading à haute fréquence et la maîtrise des algorithmes ont rendu cette astuce possible… La chance aussi, sans doute. Je crois que les marchés financiers ne seront plus jamais les mêmes. Je pense que l’impact sera limité pour les banques. A l’exception des banques Suisses. UBS et Crédit Suisse ont supporté la plus grande partie des coûts finaux.

Le Premier Ministre ne s’avouait pas vaincu.

–          Nous pouvons demander aux régulateurs d’annuler trois journées de bourse. Je ne veux pas croire qu’ils ne sauront pas faire ! Et puis au pire, nous pourrons rembourser à perte et revenir à la situation de la semaine dernière. Nous y aurons laissé quelques milliards mais retrouvé notre crédibilité internationale… Avec un peu de chance… nous conserverons un peu de liquidité à la fin.

–          Et encore, pouffa le jeune énarque que le contact de l’épiderme régalien avait désinhibé, si nous avions mis en place la taxe sur les transactions financières, nous aurions ramassé le double en cash !

–          Marchandeau ! Vous vous croyez drôle !?!

Silence, de nouveau. L’attaché de cabinet avait repris sa place, quelques centimètres plus loin du bureau du Président. Son visage était blanc. Il venait, pour la première fois, d’être vertement remis en place par le maître des lieux. Pour la première fois, le hamster docile de la cage quinquennale montrait les dents. Chouclard brisa le silence en ramassant quelques feuilles éparpillées sur lesquelles on lisait sa détresse d’avoir perdu sa raison de vivre.

Le Président réfléchissait. Pour la première fois depuis très longtemps, il ne devait pas se préparer à un douloureux arbitrage budgétaire ou à une négociation qui aboutirait à céder – encore – un pan du manteau de Saint Martin pour couvrir le roi nu au bal des marchés. Il ne pouvait cependant oublier ceux qui avaient perdu à ce grand poker menteur qui venait de se jouer dans les salles des marchés.

–          Bon : qui est au courant, Luc-Mathieu ?

–          Et bien cela commence à faire le tour des chancelleries. Les autorités de régulation sont en train d’éplucher les transactions de ces derniers jours. Fatalement, ils vont remonter des black pools à la BPI, vu les volumes en jeu. Et…

Sur le bureau présidentiel, un des téléphones sonna. Le Président décrocha.

–          Oui ? Oui bien sûr ! Allo ? Angela, how do you… Yes… Yes… Yes but… But yes… Angela, calm down please… Yes… Of course. Tomorrow ? But… Yes… I know, a scandal… I…

A mesure que la conversation progressait, le Président se tassait dans son siège en balbutiant son mauvais anglais. On entendait les invectives germaniques faire vibrer les vitres : le Brandebourg marchait sur la Marne. Comme toujours en ces circonstances, il écoutait, tentait de parler, mais finirait sans doute par subir les ukases et les diktats de Berlin.

Devant lui, ses trois visiteurs prirent un regard navré qu’ils lui dérobèrent en regardant leurs pieds, étant à la fois gênés de l’humiliation personnelle qu’il subissait et, tout au fond d’eux, honteux pour la France.

Il se produisit alors quelque chose d’impensable.  Le Président posa les yeux sur un des documents de Chouclard et vit le détail du montant des actifs désormais détenus par la BPI. Il vit la portion démesurée du camembert désignée « dette allemande ». Il n’écouta plus les mots de la chancelière. Il n’entendit qu’un flot de cris menaçants, un grondement d’orage venu d’outre-Rhin pour toner sur l’azur de la Beauce et assombrir les paysages de Peguy. Il vit l’océan des blés fendu par les panzers et Chartres dans les serres de l’aigle allemand. Il songea aux humbles paysans de France qui exposèrent trop souvent leurs poitrines à la mitraille de l’envahisseur, agneaux changés en tigres devant les loups. Le politicien jovial et courtois s’empourpra comme l’oriflamme de Saint Denis.

–          Angela, shut up ! We hold your debt now, so listen ! We’ll talk about this latter, but I will not, you hear me I will not dismiss those operations ! We got rid of our debt in a perfectly legal way and now, we hold yours. I am busy, now, I will call you back.

Il claqua le combiné, sous les regards absolument médusés de ses trois visiteurs. Audiard avait vaincu Talleyrand : le Cave s’était rebiffé.

–          C’est pas une berlinoise qui va faire la loi ici !

–          Mais… L’Allemagne…

–          Je l’aime, l’Allemagne, Luc-Mathieu. Et les Allemands aussi. Mais elle…

Perdu dans la scène de ménage internationale entre le vieux couple européen, Chouclard ne savait plus où se mettre. Le Président appuya sur le bouton « ne pas déranger » de son téléphone.

–          Messieurs, vous allez me préparer un topo clair sur la situation pour ce soir. Je parlerai à la Nation. Que cela soit clair : ni pour Berlin, ni pour Washington, ni pour Londres il ne faut revenir en arrière ! Et trouvez-moi les auteurs de ce coup, que je leur épingle une légion d’honneur à chacun !

Le Premier Ministre n’était pas du genre à perdre son calme. Debout dans les tempêtes parlementaires, il arborait toujours une mine égale, celle du porteur de cercueil qui s’interdit d’exprimer un autre sentiment que celui de l’austère conscience de la vanité des choses de la vie. Pourtant, on vit qu’il se maîtrisait à grand peine. Son visage s’empourpra. Il prit une profonde inspiration et secoua la tête de droite à gauche.

–          Laissez-moi seul avec le Président, messieurs ! Sortez !

Chouclard et Marchandeau se retirèrent, laissant les deux acteurs principaux seuls sur scène, face au public de la postérité. Personne ne serait témoin de cette scène. Le chef du gouvernement posa les deux mains sur le bureau du monarque du suffrage universel et se pencha vers son vieil ami et compagnon de route.

–          Tu as perdu l’esprit ? Tu veux une guerre ? Ou pire, un embargo économique ? Il faut rendre cet argent, il faut rendre nos dettes, annuler les transactions de ces derniers jours ! On peut monter un sommet européen pour le soir du réveillon et plier cette affaire avant que ça ne rouvre. Avec un peu de chance, on peut même se mettre d’accord avec les indices et les banques centrales pour faire fermer les places européennes pour deux jours de plus.

–          Ecoute… Je ne vois pas pourquoi on aurait honte. Tous ces gens qui nous font la leçon en nous disant que le marché est efficace, que la finance moderne c’est super, que la France est un vieux machin fini… Ils en ont eu pour leur argent ! Pour leur argent, Luc-Mathieu ! Ils en ont eu pour leur argent !

Le Premier Ministre ne riait pas. Pourtant, d’ordinaire, en privé, il était assez bon public pour les plaisanteries présidentielles. Pas par humour et encore moins par veulerie. Simplement par amitié.

–          Ce n’est vraiment pas le moment pour les blagues. On ne peut pas cautionner ça. Et si les autres pays commencent à faire de même ? S’ils mettent à genoux nos boites en les rachetant… Et l’euro ?

–          Je ne vois pas le problème avec l’euro. L’Allemagne n’est pas ruinée, le peu de dettes qui lui restait est juste dans nos mains. Les banques privées… On pourra les nationaliser avec l’argent qu’on a gagné.

–          Comme si c’était simple.

–          Oui. Avec un budget très excédentaire, gouverner c’est simple. Regarde le Qatar. Tu crois que leurs ministres ont des ulcères comme toi ? Et je te rappelle qu’un tiers de notre budget va se retrouver libéré, là comme ça, d’un coup. Tu y as pensé, toi aussi ? A ce qu’on va pouvoir faire avec tous ces milliards ?

–          Quoi, tu veux racheter le Qatar ?

Le caractère visionnaire de certains homme d’Etat ne s’affirme, c’est connu, que dans certains moments de grande crise, de grand bouleversement. L’approche apparemment inexorable de la perte de toute chose ou, au contraire, l’irruption d’opportunités immenses et inespérées ont ceci en commun : elles déclenchent parfois au fond des personnalités les plus effacées un sursaut sublime qui, s’il ne mène pas toujours à la victoire, sauve au moins un honneur que le monde moderne n’a pas encore totalement réussi à titriser sur les marchés à terme. Pour la première fois depuis son élection il se sentit vraiment, réellement, profondément « Président de la République française ». La disparition de la dette lui donna un sentiment de puissance qui éclipsait même le commandement du feu nucléaire. Le cataclysme potentiel en résultant s’en approchait, pourtant. Sa voix se fit grave. Il se leva, mains posées du bout des doigts sur son bureau.

–          Monsieur le Premier Ministre, si vous ne vous sentez pas capable d’assumer vos fonctions en une heure aussi critique pour l’avenir de la France, je ne vous retiens pas.

–          Non attends ! Pas à moi, hein ! Tu veux que je te rappelle que tu n’es là que par la faute de la faiblesse des mœurs d’un imbécile ventripotent et libidineux qui ferait passer Bill Clinton pour un endormi de la braguette ?

–          Mais… Bon sang ! Plus de dettes ! Tu n’en n’as jamais rêvé ? Sérieusement ? Depuis toutes ces années qu’on se débat dans ce système à la con, à aligner les présentations sans conviction, à se plaindre entre nous, entre deux cafés, que nous n’avons aucune marge de manœuvre et que nos grandes idées sont bridées par Bercy, la commission ou la bouffeuse de saucisses ! Rappelle-toi quand on avait vingt ans ! Quand tu étais sur les routes avec ton Combi Volkswagen[6] !

Silence nécessaire. Pause dans ce dialogue entre le premier serviteur de l’Etat et le premier serviteur de la France, entre le subordonné en contrat précaire et le chef en contrat à durée déterminée, entre deux amis que la fortune, le hasard et les inextricables méandres de la politique auraient pu placer dans des rôles inversés.

Le Président paraissait plus grand. Sa colonne vertébrale se dépliait, soulagée du poids de centaines de milliards d’euros. Même son menton prenait des envolées gaulliennes, soulevant sa tête pour que ses yeux portent au loin, bien au-delà de la ligne bleue des Vosges, vers l’avenir.

–          On n’a pas le droit de priver la France de cette victoire des humbles contre les puissants. Trop de gens nous ont enterrés et humiliés. Il y a trop de malheurs et de souffrance dans ce pays. La fracture sociale, c’est nous qui allons la résorber ! Toi et moi ! Et si les spéculateurs nous ont rendu service malgré eux, et bien ce n’est que justice. La seule question à laquelle tu dois répondre est « est-ce que tu es avec moi » ?

Le Premier Ministre hésita, bras croisés, le regard perdu dans les motifs du tapis, le visage figé dans une moue  pendante de bouledogue. Les plus hautes fonctions de l’Etat étaient en balance dans cet instant hors du temps.

–          Oui, monsieur le Président.

Une longue poignée de main entre deux amis en dit parfois plus long qu’un échange d’arguments rationnels. Un acte de foi ne se scelle pas avec un power point et les nations ne sortent pas des tempêtes de l’Histoire en postant sur Tweeter. Ils avaient la larme à l’œil. De Gaulle avait-il ressenti le même souffle en annonçant à Brossolette, en 1940, devant une table en bois blanc, « nous sommes la France » ?

On frappa de nouveau à la porte.

Entra un homme qui fut devant le bureau présidentiel en deux enjambées, poussant l’huissier ; un homme à la haute taille, au cheveu rare, au poitrail bardé de rubans multicolores qui disaient une vie vouée au bien du service, à l’exécution des règlements militaires, à l’observation des lois et au succès des armes de la France. Ses manches d’uniforme étaient garnies de plus d’étoiles qu’une vieille bouteille de cognac et il se tenait raide comme une chemise amidonnée à la colle super-glue. Il était le chef d’Etat-Major des Armées, même si les réductions de format laissaient planer un doute sur l’usage du pluriel pour qualifier l’outil de défense. Il était suivi d’un autre lui-même, à la veste bleue croisée, qui portait un insigne de sous-marinier à l’endroit où le premier arborait un brevet de parachutiste : le chef d’Etat-major particulier du Président de la République, un breton au nom qui disait l’ancestrale alliance de la noblesse de cette province catholique et granitique avec les coques grises de la Royale.

–          Général ? Amiral ? Mais… Ils sont au courant ?

–          « Au courant de quoi » ? Répondit le général avec la voix rauque et usée dans les sables d’Afrique d’un ancien officier français de la Légion Etrangère ?

–          J’ai posé une question au Premier Ministre, Général.

Le vieil officier sursauta. Pour la première fois depuis qu’il avait pris ses fonctions, le Président se comportait comme son chef. Il venait de le foudroyer du regard, de tonner de la voix, de le rabrouer et de le faire taire comme un petit lieutenant sorti de l’école d’application d’arme et qui se croit autorisé à parler à la place de son colonel. Le vieux soldat, loin d’en être offusqué, en aurait, au fond de lui, pleuré de joie. Le sous-marinier, habitué au monde du silence, guettait les réactions du locataire de Matignon.

–          Je n’ai mis personne au courant dans les Armées, Monsieur le Président.

Le marin profita du quiproquo pour intervenir.

–          Monsieur le Président, nous venons vous demander de mettre les forces stratégiques en état d’alerte. Il vous faut évacuer Paris et rejoindre un PC de crise.

–          Quoi ? Mais… Les Américains ? Les Allemands ?

–          Non.

–          Mais qui ?

–          Les Suisses.

Silence, évidement. Stupeur et incrédulité.

S’en suivirent quelques explications, données à l’Etat-Major par la DGSE, le Président étant « injoignable » : l’UBS et le Crédit Suisses étaient en faillite. Les marchés financiers étant fermés, le gouvernement suisse voulait obtenir de la France la répudiation des transactions, ou c’en était fini de la prospérité helvétique. L’armée suisse avait franchi le Jura par surprise. Vu la minceur du dispositif français après les réductions budgétaires, il était impossible de faire monter en ligne des unités mobiles pour arrêter les Suisses qui, en bons envahisseurs pragmatiques, avaient pris l’autoroute. Fort heureusement, fidèles à eux-mêmes, les envahisseurs alpins respectaient les limitations de vitesse.

–          Mais comment ? Et… Et les blindés ? Nous avons des chars !

–          Oui, mais pas de carburant. Bercy a bloqué les enveloppes budgétaires le mois dernier pour faire quelques économies supplémentaires et de toute façon je n’ai plus de carburant depuis octobre. Les régiments en métropole sont à sec, nous avons puisé les derniers hectolitres pour alimenter les opérations en cours en Afrique. La plupart des rares liaisons se font avec les véhicules personnels des militaires.

–          Mais alors quoi ?

–          Il faut évacuer Paris et jouer la montre jusqu’à ce qu’on puisse rapatrier quelques centaines d’hommes d’Afrique avec la poignée d’avions qui nous restent. Je vais rallier la garde républicaine et je chargerai à cheval s’il le faut. Pendant ce temps, il faut menacer Berne d’une attaque nucléaire et lancer un missile sur un de leurs sommets enneigés pour leur montrer qu’on est sérieux.

Il se tourna vers son camarade.

–          Tu crois que tes missiles vont fonctionner, cette fois ?

Le Président se rebiffa.

–          Mais je ne vais pas vitrifier Zurich pour une histoire de banques ! Je veux dire… On ne s’attaque pas comme ça !

–          A mon avis, poursuivit le général, ce n’est qu’une question de temps avant que les autres pays n’en fassent autant. Nous recevons des interceptions assez nerveuses sur les réseaux d’écoute depuis ce matin. Les Suisses sont partis les premiers, mais…

–          Mais… Non ! je ne veux pas faire la guerre ! C’est un cauchemar !

–          Si vous reculez face aux Helvètes, c’est foutu ! Il faut foutre en l’air ces bouffeurs de fondue ! Ça fera passer l’envie aux autres de nous marcher sur les grolles !

Le vieux légionnaire remontait à la surface. Son cœur était déjà en treillis et ses yeux avaient fait mettre baïonnette au canon.

–          On peut dialoguer, gagner du temps !

–          Non ! Secouez-vous, Président ! Secouez-vous ! Réveillez-vous ! Réveille-toi !

Réveille-toi ?

Le président se réveilla, d’un bond, en sueur. A ses côtés, sa compagne hurlait « réveille-toi » ! Il sentit une douleur de pincement au bras gauche.

–          Alors ! Je t’ai dit cent fois de ne pas t’endormir sur le dos ! Et de ne pas boire le soir ! Je me lève tôt demain ! Impossible de dormir, tu ronfles comme une barrique ! Je ne sais pas comment la charentaise faisait pour supporter ça ! Je t’ai même pincé, mais tu ronflais de plus belle ! Va dans le canapé ! Et pour Noël, ça sera régime sec ! Et pas seulement à table !

Eberlué, sonné, le Président se traina hors du lit, l’oreiller sous le bras. Il fit quelques pas jusqu’à la porte de la chambre et sorti dans un grincement de cœur et d’huisserie. Dans le couloir, un domestique à la mine impassible fit une très légère courbette, semblant ignorer la déchéance de la dignité présidentielle, bafouée par son irascible moitié et humiliée par son apparition en caleçon long et maillot de corps. Que restait-il d’un Président, sans son cordon de Grand Maître de la Légion d’honneur et son costume sur mesure ? De Gaulle aurait-il été plus digne que lui, en liquette ?

–          Monsieur le Président, puis-je vous conduire à la chambre verte ?

Le rêve s’était arrêté. De si grandes choses auraient été possibles si cette maudite dette s’était envolée. Le destin d’homme d’Etat lui échappait encore. Hélas donc, tout ceci n’était que l’effet d’un diner trop arrosé. Un diner passé à discuter avec des responsables de la Commission Européenne, de la BCE et du ministère des finances de l’impossibilité de taxer les transactions financières, de l’impossibilité de mettre un terme à l’évasion fiscale, de l’impossibilité de faire autre chose que de taxer les revenus les plus humbles et de continuer, encore et toujours, de démonter l’Etat et d’emprunter pour honorer les intérêts d’une dette sacralisée. Les grands crus de Bordeaux et la fatigue du pouvoir avaient simplement transformé la langue de bois en gueule de bois.

Il restait pourtant quelque chose de ce rêve, un dernier petit, minuscule et pourtant redoutable cadeau de Noël. Un sursaut de la volonté. Trop longtemps il s’était incliné. Trop longtemps il avait cédé. Face à l’étranger, face à ses ministres, face à la contestation, aux marchés, à l’Europe, aux parlementaires, aux récriminations, aux injures, aux refus, aux ordres de son dragon conugal, toujours, il avait composé, ménagé la chèvre et le chou avec une rondeur qui confinait à la lâcheté.

Gêné, l’huissier de nuit insista.

–          Monsieur le Président ? La chambre verte ?

–          Non. Trouvez-moi un costume. Et convoquez immédiatement le Premier Ministre et le directeur de la BPI.

–          Monsieur le Président ?

–          Et bien ! Et allez me chercher Marchandeau ! Et mon chef d’Etat-major particulier ! Il faut qu’on monte une opération sur les marchés financiers et qu’on prépare un plan de guerre contre la Suisse avant Noël !

 

FIN

 


[1] Quitte à choisir deux prénoms d’évangélistes pour un premier ministre, ce n’est pas plus ridicule que Jean et Marc.

[2] Pour faire justice, j’ajoute cependant que la haute fonction publique n’a pas le monopole de ce genre de comportement qui se retrouve aussi dans le secteur privé.

[3] Je n’invente rien.

[4] Credit Default Swap. Titres d’assurance de la dette par échange de créance. Je vous laisse faire un tour sur Wikipedia. Prenez, avant, deux aspirines et prévoyez une corde pour après.

[5] Obligation Assimilable du Trésor. Wikipedia est votre amie.

[6] Toute ressemblance avec des personnages réels, hein, bon….

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Quatrième de couverture : Mai 2007. Le locataire de l’Élysée est en partance. Au soir d’une vie politique bien remplie, Jacques Chirac s’interroge sur la vanité des choses de l’existence et sur la charcuterie.

 

Palais de l’Élysée, mai 2007

Derniers mots. Mots échangés avec un jeune lieutenant dont la carrière commence à peine et qui partira bientôt sous le soleil d’Afrique faire oublier pendant quelques années ses compromissions Elyséennes.

Des mots qu’on égrène avec une langueur machinale. Encouragements prodigues et honneurs du verbe. Grandeur de l’engagement et succès des Armes de la France. La France, mère des Arts, des Armes et des Lois. Le jeune officier salue le vieil édile et tourne les talons. Il ne l’écoutait déjà plus. C’est tout un peuple qui fait de même, qui ne regarde plus. C’est toute l’Histoire qui s’infléchit, qui oublie, qui avance. Le voyageur du palais quitte la danse, et retourne s’asseoir pour garder le sac de son omniprésente moitié. Son sort ne sera pas beaucoup plus enviable que celui des bovidés qui regardent, dans les champs de Corrèze, passer les autobus. Au moins venait-il leur flatter quelquefois la croupe.

Pour lui, personne ne viendra, sauf les charognards de la biographie, les gerfauts de la presse, les vautours du livre qu’on envoie tout droit de l’ordinateur au pilon sans plus passer par la case lecture. Et peut-être aussi quelque petit homme obstiné portant la robe austère de la justice.

Derniers flatteurs languissants, qui se pressent encore auprès de la dépouille du souverain moribond pour, d’un dernier compliment arracher une dernière faveur, une signature, une promotion, une médaille, un rien de vanité qui puisse clore cette interminable fin. Déjà dans l’œil morne des Tartuffes on sent poindre la trahison. Les coqs des blasons de la République ne chantent pas les matins du reniement, ils n’en ont pas besoin. Certains de ces orgueilleux courtisans savent leur exil proche, pour avoir leur nom sur les proscriptions de Sylla. D’autres, conjurés à d’improbables Catilinas d’opérette, tiennent prêt l’arme du sicaire moderne, qui porte les lettres « GSM », et dont le tranchant, s’il eut épargné César au Ides de Mars, n’en est pas moins redoutable pour les cœurs et les âmes. Reniement, trahison…

Le roi Lear éteint sa télévision. Il pense à Saint Jean. Son verre à la main, il regarde monter les bulles de la boisson houblonnée en pensant à l’Ange de l’Apocalypse. Il lève son verre et murmure « c’en est fait ».

Dernière Corona. La bouteille, humide encore, laisse un petit rond sur le buffet Régence. Dernière trace.

Dernier départ. Un huissier fatigué claque la porte d’une berline noire aux vitres fumées. Le dernier s’en va, pense le monarque en sursit. Le dernier s’en va, et le premier n’est pas encore arrivé. Instants suprêmes, temps suspendu. Un automne au printemps, une descente de sève parmi les fleurs. De locataire il était devenu pensionnaire. Le voici voyageur en partance, avec ses quelques bagages, dans ce qui est pour lui autant un sépulcre obscur qu’une salle de gare d’où les trains partent sans jamais de retour.

Derniers honneurs. Les fastes dorés de la République vont s’éteindre et un monde va cesser de tourner, une cosmogonie patiemment bâtie autour d’un homme plus que de sa fonction va s’effondrer, privée de son Axis Mundi. Dans le parc, un jardinier taille une haie. La garden-party de juillet se déroulera sans lui, pour la première fois depuis douze ans. Douze années pendant lesquelles, imperturbables, les arbres ont connu la croissance, eux.

Impassibles, les gardes républicains demeurent au garde-à-vous devant le palais, imaginant le plat qu’a bien pu leur mitonner bobonne ou leur prochaine visite chez le kinésithérapeute.

Il lui reste l’humiliation suprême à connaître, le doloir que les Princes des peuples ont à subir, à la différence des Princes du sang : accueillir et sacrer son successeur, son suivant, son prochain, son remplaçant. La fin prométhéenne est proche, qui le forcera à s’arracher le foie pour nourrir le poussin, qui de faucon se voit déjà aigle. Il le fera et les derniers feux s’éteindront, dans une dernière tornade de flashs d’appareils photos au dessus de laquelle planent les vautours.

Première passation de pouvoir de l’ère du numérique, pense-il. Cet instant ne sera plus figé sur de la gélatine, mais dans des capteurs électroniques et instantanément diffusé dans le monde. Il pense à son prédécesseur, qu’il avait tant affronté. Lui aussi est mort, ce Capétien de Solferino qui aurait aimé finir sinon au Panthéon, au moins à Saint Denis. Une sympathie se crée par delà la tombe, les mots et l’écume du temps. Mon ami, mon frère, mon presque moi-même. Et pourtant, il sait à cet instant que s’Il était là, Il le mépriserait encore. Désarroi. Même la statue du Commandeur ne lui est d’aucun secours. L’uniforme Terre de France du Général plane au dessus de ses cheveux gominés, comme un nuage porteur d’oubli. Pauvre nain de l’Histoire, qui coure dans les jambes d’un géant. Il se console avec le fiel du mépris qui sied si bien à sa fonction : il y aura plus petit que lui, moins populaire. Sur les photos de chefs d’Etats, il y en aura qui porteront le costume croisé avec moins de prestance.

Le témoin passera et avec lui la regalia insigne de la Magistrature Suprême, symbolisé non plus par le Globe, la Main et la Couronne, mais par cette valise noire qui porte en elle Armagedon, l’Oméga d’une civilisation dont l’Alpha se confond avec les rêves d’Yves Copens.

Il effleure le cuir luisant de l’objet qui renferme le pouvoir ultime qui puisse être confié à un homme, celui de détruire un monde par la seule force de sa volonté. La vanité des choses de l’existence s’impose à lui. Quelque part, dans les abîmes froids de l’océan primordial, un long cigare d’acier tourne en rond, en s’exerçant sans relâche. Tapis au fond des mers, le Triomphant, porteur du feu thermonucléaire et républicain, attend un ordre qui ne serait pas fictif. « Son nom est France, ou Châtiment » écrivait Victor Hugo.

Il ouvre la mallette. Il pense à Moscou, à Pékin, à Téhéran… Il pense à Neuilly. Les pensées d’Apocalypse sont toujours rassurantes pour qui sent son heure dernière : elles laissent entrevoir la vision d’un monde qui, continuant d’osciller au rythme du destin personnel du souverain fatigué, s’éteindrait avec lui dans un dernier feu d’artifice.

Il hésite un instant. La fin des Fins. Endgame. Tout s’arrête. Ouvrir la mallette, donner l’ordre de tir. Tout détruire. Etre Celui qui met fin non pas à la partie, mais au jeu lui-même. Ses longs doigts usés parcourent les ferrures.

Il a pris sa décision.

Il reste du saucisson dans le tiroir de son bureau.

P.-S.

Au revoir, Monsieur le Président.

Bonne retraite sous le pommier de la Fracture Sociale…

 

Welf, 6 mai 2007

welf@au-bord-des-chimeres.fr