Posts Tagged 'Savoirs inutiles'

Les tourments de la crise économique actuelle ont remis la théorie monétaire au gout du jour. Sans d’ailleurs qu’on soit tous certains de bien comprendre ce qui se passe. Sans d’ailleurs qu’on soit tous certains que les gens qui sont aux manettes de la « création monétaire » comprennent bien ce qui se passe…

Aujourd’hui, un peu d’histoire de la monnaie. Un morceau d’histoire parfaitement inutile, mais qui pourra vous servir à briller en société et qui accessoirement peut susciter la réflexion sur l’utilité de la monnaie, les termes de l’échange et les idées reçues autour des biftons, du flouze, du grisbi, de l’artiche, de l’oseille, bref, du pognon.

L’histoire de la monnaie pourrait commencer comme tout bon devoir de première année de fac d’histoire, par « de tous temps, les hommes » (fonctionne aussi en philo – 8/20 garanti). Pourtant, si l’origine des moyens d’échange se perd dans la nuit des temps, entre aiguille à tricoter pour mammouth laineux et la brosse buccodentaire pour tigre à dents de sabre, celle de la monnaie métallique est plus récente et datée.

Précisons d’emblée que les économistes modernes, des gens très sérieux et très austères qui manipulent un tas de chiffres étranges et d’intégrales triples, vous diront que la monnaie a trois grandes fonctions : celle de moyen d’échange (une pièce contre un pain au chocolat par exemple), celle d’unité de compte (pour compter ensemble « des choux et des carottes » en utilisant leur valeur en zloty par exemple) et celle de réserve de valeur (pour planquer sous le matelas, au cas ou les Chinois envahiraient le bas Berry par exemple).

Là, vous vous dîtes « bon, l’histoire de la monnaie, ça a dû commencer comme moyen d ‘échange ». De fait, on explique souvent aux enfants que « de tous temps les hommes » ont utilisé des pièces plus ou moins bien formées et frappées pour échanger par exemple la valeur d’un mouton sans avoir à trimbaler le mouton (qui n’est pas facile à découper pour rendre la monnaie du pain).

Que nenni !

En fait, le premier usage de la monnaie en pièces « telle que nous la connaissons » a été un usage religieux, suivi immédiatement d’un usage disons de « moyen d’échange particulier ».

C’est en Lydie (un royaume grec situé dans l’actuelle Turquie) que naquit la monnaie. Un mardi pluvieux du VIIe siècle avant JC, un roi de Lydie nommé Gygès (ou était-ce Alyattès, allez savoir) eut l’idée de faire créer des morceaux d’électrum étalonnés, « éprouvés », dûment pesés, formés et frappés. L’électrum est un alliage naturel d’or et d’argent que seuls connaissent les amateurs d’histoire de l’antiquité et les joueurs de Donjons et Dragons. Les Lydiens le tiraient du fleuve Pactole, ce qui vous confère un autre savoir inutile sur l’origine de ce mot.

 

Pièce d’electrum – Classical Numismatic Group, Inc. http://www.cngcoins.com

 

Or donc, Gygès décida de cette normalisation pour simplifier les offrandes. Car l’or, métal sacré chez les Grecs, était très utilisé pour ce que l’on appelle « « l’extinction des obligations religieuses ». En clair, il fallait régulièrement et pour des motifs plus ou moins futiles, « donner » dans les temples pour se concilier la faveur des dieux, ou à tout le moins éviter leur courroux. Il semble d’ailleurs que le don de métal précieux était un substitut à l’abandon des sacrifices humains. C’est, avouons-le, moralement bien plus confortable et physiquement bien moins couteux en frais de teinturier.

Bref : les Grecs donnaient leur or aux dieux, comme la plupart des peuples du bassin méditerranéen. De l’obole dans la bouche des défunts à l’impôt religieux du dixième (l’ékaté), on brassait de l’artiche chez Zeus et Apollon.

Problème : le métal précieux était considéré comme sacré et peu susceptible d’être remis en circulation. En outre, les sacrifices étaient effectués « en lingots», de qualité, de pureté, de taille et de valeur variable et de provenance peu contrôlée. On peut imaginer d’ailleurs les protestations de prêtres débarquant dans le bureau des énarques de Gygès, pour venir se plaindre qu’on leur avait refilé un lingot contenant 90% de cuivre et qu’il fallait légiférer, ma bonne dame, ou sinon les dieux finiraient par nous éparpiller aux quatre coins de la mer Egée, façon puzzle. Il ne fallait pas prendre Zeus pour un lapin de six semaines (un taurillon de six semaines à la limite) !

Or donc, Gygès « inventa » la normalisation de la monnaie (non, ISO n’est pas la nymphe de la norme) : il ordonna que le métal soit « éprouvé » (procédé métallurgique pour déterminer sa part d’or), étalonné, mis en forme et poinçonné, de la même façon qu’un quartier de bœuf ou une coquille d’œuf, pour certifier  sa provenance. Nous avons la « Viande Bovine Française », ils avaient la « Monnaie d’Electrum du Pactole » (ou MEP).

Cette MEP fut acceptée dans la joie par les temples comme instrument d’extinction des obligations religieuses.

Donc, le premier usage de la monnaie fut le sacrifice aux dieux. Plutôt que de trancher la gorge à la petite dernière, c’est quand même mieux de donner une pièce d’electrum « certifiée Gygès ». La quête s’en trouve simplifiée (image mentale de sacrifices d’enfants de cœur chantant faux).

On se rendit bien vite compte que cet objet était facile à trimbaler, de valeur et de provenance certaine, reconnu comme précieux car destinée au sacré… Il s’agissait d’un excellent moyen d‘échange qui fut rapidement accepté par les… Prostituées qui opéraient autour des temples.

Immédiatement après l’extinction des obligations religieuses, les pièces de monnaie connurent rapidement un autre usage pour une autre «extinction », qui simplifiait la vie du client comme celle de la prostituée qui pouvait ainsi stocker le produit de ses passes beaucoup plus facilement qu’avec un paiement en nature (veau, vache, cochon, couvée)…

Bien entendu, les prostituées se débrouillèrent pour faire accepter cette monnaie pour leurs achats courants. Les pièces de monnaie firent irruption dans le champ économique par le petit commerce de proximité. Voilà. L’histoire de la monnaie ne commence pas dans les échanges entre bergers, pour être détournée par la prostitution et les institutions religieuses. Ce fut l’inverse.

On le voit, tout reposait sur la confiance : la confiance que le bout de métal qu’il était impossible de manger valait bien ce qu’on prétendait qu’il valait et serait bien accepté sans sourciller par tous, depuis votre voisin jusqu’à l’austère desservant des dieux pour l’extinction des obligations religieuses.

Et voilà. Vous venez d’acquérir un savoir parfaitement inutile.

A bientôt, pour d’autres informations tout aussi futiles et néanmoins sublimes.

 

 Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! – Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, acte V, scène 6

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