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Quatrième de couverture : Un Noël à l’Élysée un peu particulier, sur fond de crise de la dette et d’impuissance du pouvoir… Est-ce un conte de Noël ou une simple anticipation ?

 

Paris, 23 décembre 201…

Décembre. L’approche des festivités de fin d’année faisait naitre dans le cœur du locataire de l’Elysée des sentiments contraires, doux et amers. L’arbre de Noël du personnel, les cadeaux échangés avec proches – et moins proches – du jeu politique et familial, la joie de voir Paris sous les décorations et la perspective des festins idoines préparés par le cuisinier du palais ne suffisaient pas, hélas, à faire taire la sourde angoisse du pouvoir. Chômage, austérité, déficit, pièges médiatiques, choix impossibles d’une fonction qui semblait évoluer sous la dictée conjuguée de Corneille et Kafka… L’horizon au-delà du 25 décembre était désespérément sombre. Si les confiseurs avaient en sa personne un bon client, la durée de leur trêve ne serait pas, hélas, proportionnelle à la quantité de bouchées pralinées qu’il engloutissait, autant par angoisse que par simple gourmandise. Les victoires avaient été bien maigres ces dernières années et son mandat se terminerait sans doute dans une impopularité inconnue depuis qu’une autrichienne couronnée avait suggéré aux parisiens affamés de manger de la brioche si le pain manquait.

Dehors, il faisait nuit.

–          Monsieur le Président ? Quelque chose ne va pas ?

Le jeune énarque aux lunettes de styliste attendait, dans son costume bleu pétrole à doublure exubérante de soie rouge et blanche. Il réajustait ses boutons de manchette londoniens dans un haussement de sourcils interrogateur. Le Président songea que l’uniforme des serviteurs du pouvoir avait bien changé depuis quarante ans, lui qui, sortant de la même école, n’avait eu droit dans ses premiers postes de cabinet qu’à des lunettes d’écaille de la taille d’un poste de télévision et à d’austères costumes gris anthracite doublés de noir. Ses yeux s’attardèrent sur les chaussures pointues du fonctionnaire. Un de ses prédécesseurs, à la taille haute et au cheveu noir, avait l’habitude de demander à ces jeunes loups entre deux Corona s’il était possible de trouver « les mêmes pour homme », marquant ainsi son territoire de premier mâle alpha de France. Autre Président, autre style.

–          Tout va bien, Marchandeau. Mais je me demande ce que je vais dire pour les vœux de bonne année.

–          Mais, monsieur le Président, le cabinet a déjà préparé votre allocution. Si je puis me permettre, nous l’avons validée en comité la semaine dernière. Peut-être souhaitez-vous en relire une copie ?

Il perçu, chez celui qui n’était finalement que son précaire employé, une pointe d’agacement. Comment ? A l’approche de Noël, avec l’agenda gouvernemental débordant de problèmes, l’opposition déchainée par les maladresses des parlementaires du parti, la situation économique désespérée, l’impossible équation budgétaire, les risques de jacquerie fiscale, les menaces renouvelées des agences de notation, les récriminations de la Commission Européenne et la tempête de la veille sur les places boursières, le Président voulait perdre du temps pour l’allocution de fin d’année ? Alors que les meilleurs communicants du Palais avaient déjà ciselé le verbe de bois qui n’attendait que la langue ad-hoc pour tout dire sans rien promettre, tout excuser sans rien regretter, tout faire espérer sans rien assurer !

–          Je pensais à quelque chose de plus personnel. De l’empathie pour les Français. Un petit mot pour Noël.

L’énarque juvénile dégluti son impatience et ravala sa morgue. Il esquissa un sourire au Président qui disait autant « mon jour viendra » que « tu creuse ta tombe ».

–          Bien, monsieur le Président. J’en parlerai au directeur de la communication.

Manière habille de botter en touche, en espérant que, entre les vœux à la presse et les remises de médaille, le Président saurait noyer ses velléités lyriques dans une coupe de champagne.

–          Bon bon… D’accord, Marchandeau. Et maintenant vous vouliez me parler de la tempête en cours sur les marchés financiers ?

On frappa. Pour la forme, car la double porte lambrissée s’ouvrit sans bruit. Un huissier écarta le pan du lourd rideau qui séparait la porte intérieure de la porte extérieure, sublime protection textile des secrets de la République, qui datait du Secret du Roi. L’homme à la chaine d’argent échangea quelques mots avec l’énarque qui fronça les sourcils. Il opina du chef en répondant « qu’ils entrent », se permettant d’autoriser une visite sans l’accord du locataire des lieux.

Un premier homme entra, austère et grave comme l’huissier. Il arborait la même mine de professionnel des pompes funèbres et le même regard compassé et frileux. A la boutonnière il portait la rosette bleue sur canapé jaune. Il était Premier Ministre. Le Président sursauta devant cette visite imprévue, impromptue et surtout non annoncée, sinon par voie protocolaire, au moins par celle du smartphone sécurisé.

–          Luc-Mathieu[1] ? Que fais-tu là ? Je te croyais dans ta ville pour Noël ?

Une deuxième homme entra derrière le chef du gouvernement, s’excusant d’un murmure se terminant par « président » ; un petit homme à lunettes rondes dont le costume en laine grise à très fines rayures saumon disait la poussière de la fonction autant que sa torpeur administrative. Il portait un lourd cartable de cuir, usé par de trop nombreuses années de fonction publique employées à faire passer un dossier du chef de bureau A au chef de bureau B, puis du sous-directeur C au sous-directeur D, pour enfin véhiculer ces mêmes dossiers – dont le contenu changeait peu – du directeur E au directeur F. A chaque fois,  bien entendu, il enrichissait cette sublime et néanmoins administrative cargaison de ses notes de synthèse, de ses analyses statistiques et de ses recommandations budgétaires, accroissant encore le volume auto-généré par cette prodigieuse organisation. Et il usait son cartable. Il avait obtenu, au terme de cette longue procession paperassière, le rôle enviable de directeur, récompensant ainsi ses qualités de Sisyphe de la ramette A4. Entre temps, la révolution numérique avait dématérialisé ses dossiers, mais en bon père de famille prudent et ignare des choses électroniques, il continuait de les transporter dans son inépuisable cartable, éreinté comme une actrice de films pornographiques en fin de carrière et complétés de l’intégralité de ses courriers électroniques, imprimés par ses assistantes[2]. Un directeur donc, et pas n’importe lequel : un de ceux qui obsèdent les Présidents, qui les empêchent de fermer l’œil, de se réjouir sincèrement ou de profiter de l’exercice du pouvoir en abusant librement de quelques luxes des palais de la République : le directeur de l’AFT, l’Agence France Trésor. En clair, « l’homme de la dette ».

–          Bonjour, monsieur le Président.

–          Bonjour Chouclard. Alors, vous venez me parler de dettes ? L’avant-veille de Noël !

La dette. Etait-il plus frappante et permanente obsession. Le chiffre enflait, sans discontinuer, depuis de trop longues années. La dette publique de la France, tel un troupeau galopant de lemmings en surpoids, allait croissant, droit sur les falaises de la banqueroute, entrainant avec elle le pays dans d’impossibles carrefours, dans d’inexorables déchirements. On lui cédait tout, à l’image d’une maîtresse capricieuse et exclusive. Services publics, armées, santé, éducation, gloire et rayonnement de la France : tout pouvait et devait être sacrifié dans l’Etat et ses institutions pour le « service de la dette ». Déjà se profilait le jour où elle serait le premier poste des dépenses publiques, devant cette éducation nationale qui manifestement n’avait pas appris aux gouvernants à compter sans dépenser.

Le Président avait, comme ses prédécesseurs, hérité d’une situation d’endettement explosive. A chaque mandat présidentiel, les spécialistes de l’économie se succédaient sur les plateaux médiatiques, pour annoncer que « on n’irait pas plus loin », que les ratios d’endettement étaient devenus insoutenables par rapport au PIB, à la richesse nationale, à la collecte des impôts et taxes, par rapport à l’indice bigmac, l’indice de Gini ou l’indice de production des pommes de Corrèze. A chaque mandat présidentiel, l’Europe grondait, les institutions européennes hurlaient, les traités étaient violés, les promesses multipliées, les menaces venaient autant de Wall Street que de Berlin. Les agences de notation sanctionnaient, gravement, enchérissant le coût de la dette à chaque dégradation comme autant de prophéties auto réalisatrices. La France promettait, coupait dans ses dépenses, augmentait sa fiscalité, le gouvernement suscitait hostilité, incompréhension et rancœurs, mais elle augmentait toujours, bébé joufflu nourri trop longtemps au sein de Marianne, qui depuis longtemps créait sa propre réalité. On empruntait lundi pour honorer les échéances de mardi, on empruntait mercredi pour honorer jeudi et le reliquat de mercredi. Dans ce curieux casino où la banque perdait à chaque tour au profit des banques, les mêmes bailleurs de fond prêtaient à l’Etat le même argent d’un jour sur l’autre avec la promesse d’en accroitre le retour le lendemain. Lentement mais sûrement, les porteurs du capital siphonnaient, par la dette, la puissance publique.

Les gouvernants étaient impuissants, suspendus à la roulette des agences de notation dont les méthodes faisaient passer la notation de l’épreuve de philosophie au baccalauréat pour un exercice limpide d’algèbre en école primaire.  Oh bien sûr, le Président avait essayé, comme ses prédécesseurs, de s’attaquer à cette montagne. Il avait sincèrement essayé. Pendant quelques jours. Mais il avait vite compris que l’ascension de l’Everest est impossible avec des tongues et une fourchette à escargots en lieu de crampons et piolets. Même l’enfant breton qui vidait chaque jour la rade de Brest avec une petite cuiller aurait asséché les rives de la Chesapeake avant qu’il n’ait ne serait-ce qu’éraflé le monceau de dettes sous lesquelles l’Etat étouffait.

Mais tout devait être fait pour éviter ce crime absolu de la civilisation moderne, le défaut. Tout était bon pour éviter cette tâche indélébile qui consisterait à ne pas honorer ne serait-ce qu’une seule des échéances du remboursement. Les filles et fils de France seraient alors jetés dans la boue de l’opprobre universel, le pays livré au chaos, à l’anarchie, à la fin de toute prospérité. En même temps, songeait parfois le Président, les choses seraient-elles vraiment pires ? Mais ses questions, internes et silencieuses, ne débouchaient pas sur des actes. Qui était-il pour remettre en cause le système économique mondial ? Le Président de la République ? Un peu court !

Le directeur Chouclard se taisait. Il regardait le premier ministre avec une sorte de regard implorant. Sa nervosité transparaissait dans chaque mouvement de son corps, depuis un grattement nasal intempestif jusqu’à l’agitation rythmique de son pied droit.

–          Que se passe-il ? C’est en rapport avec le krach boursier d’hier ? Moody’s va encore nous dégrader ?

Oui, la fin de l’année était bien amère et le Président perdait courage. Du reste, les visages décomposés du chef du gouvernement et du directeur de l’AFT ne laissaient aucun doute sur la gravité extrême des nouvelles. Cette fois, on allait droit à la crise politique majeure. Remaniement ministériel, émeutes, grèves dans les transports, paralysie du pays, gel du budget… Le téléphone de Berlin allait encore sonner et la chancelière du pays de Goethe et Schiller bombarderait Paris bien plus que ne l’avaient jamais fait Bismarck et Goering. Devrait-il démissionner ? Le désespoir de Matignon était entré à l’Elysée. Même le jeune énarque aux dents de loup se sentait ployer le dos comme un mouton sous la tondeuse. Il ne serait pas long à chercher une porte de sortie temporaire, une ambassade, une sous-direction obscure ou une commission européenne d’harmonisation de la visserie de salle de bain, pour faire oublier son temps élyséen. Tous, comme lui, l’abandonneraient, comme ils avaient toujours abandonnés les Présidents en fin de règne.

Le Premier Ministre prit enfin la parole, avec son sens coutumier des élussions sans illusions et sa capacité pour la synthèse du rien dans tout (et réciproquement).

–          C’est… Compliqué. C’est en rapport aux activités de marché de la Banque Publique d’Investissement, la BPI. Avec le trading des produits dérivés. Il y a eu de… Enfin il semble y avoir eu des opérations non autorisées. Il fallait qu’on t’en parle d’urgence.

Le Président haussa un sourcil. Un scandale dans une salle de marchés publics ! Il ne manquait plus que cela ! L’ombre de Jérôme Kerviel planait maintenant sur lui. Combien de milliards cette énième mauvaise nouvelle allait-elle couter au contribuable ?

–          Je vois. Prenez un siège. Bon, Chouclard, essayez de faire simple. Vous savez que je ne suis pas très versé dans ces sujets.

Le Président était pourtant passé par les administrations du budget et des comptes, omnipotentes fabriques des hautes élites dirigeantes d’un pays dont la moindre activité avait été financiarisée, budgétée, ramenée à sa valeur estimée en euros et disséquée sous le scalpel des critères de convergence de la monnaie unique. La France, mère des arts (subventionnés), des armes (sous-budgétées) et des lois (de finance rectificatives). Il avait délaissé pourtant, dans ses longues années passées à jouer des coudes, du ventre et du téléphone pour gravir les échelons du pouvoir, cette passion de jeunesse pour la comptabilité nationale, les plans comptables, les bilans actifs/passifs, le travail rigoureux et implacable du contrôle de gestion. Il était, largué comme la plupart des élites, par les nouveautés de la finance de marché. Du reste, il ne s’en faisait pas trop : il savait que la plupart des membres des comités exécutifs des banques de la zone euro étaient aussi largués que lui[3].

–          Voilà… Monsieur le Président, je… Si vous voulez bien regarder ces graphiques…

Chouclard ouvrit son cartable comme Pandore ouvrit sa boite et en tira quelques feuillets couverts de représentations bleues et mauves cerclées de noir. Des myriades de chiffres issus de tableaux croisés dynamiques encadraient ces schémas de répartition. Il enchaina.

–          Il semble, d’après nos échanges avec les principales places boursières et autorités de régulation, que les soubresauts d’hier sur les marchés ; Paris moins quinze et New York moins dix-sept ; aient été causés par un gonflement anormal des transactions sur certains instruments de marché à terme, entrainant des paniques dans le second marché obligataire. En particulier des trackers, un nombre anormalement élevé de CDS[4] associés à une prise de risque massive via des black-pools et deux hedge-funds qui ont lancé une émission massive de…

–          Chouclard, je veux juste un chiffre. De combien la dette va-elle augmenter ?

–          C’est bien ça le problème, Monsieur le Président. Nous n’avons plus de dettes.

Silence. Instant suspendu. La petite pendule empire en marbre noir et dorures à la feuille occupa soudain tout l’espace sonore, le rugissement de son tic-tac emplissant la pièce comme un marteau-pilon de feu Billancourt. Jamais on n’avait prononcé, pensé prononcer ou même rêvé de prononcer cette phrase sous les plafonds d’or de la République : « nous n’avons plus de dettes ».

Le visage de Chouclard était décomposé. La dette, c’était sa vie, sa carrière, son obsession. Les fonctionnaires de l’agence France Trésor avaient, depuis de longues années, développé des trésors d’ingéniosité, un talent remarquable, une adresse d’acrobate au-dessus d’un lac de feu, pour continuer à emprunter, pour réduire les écarts de taux – les spreads – avec l’Allemagne, pour effectuer des émissions obligataires au meilleur moment, pour allonger ou diminuer les échéances au gré des variations du rendement des OAT[5]… Bref ils géraient, bichonnaient, comptaient, recomptaient, escomptaient, émettaient, réémettaient la dette, la lavant, la passant et la repassant dans les tableaux, tableurs et bases de données. Et là, jongleur sans quilles, il avait tout perdu.

Le Président aussi, du reste, était éberlué. Il se prit à sourire, un peu nerveusement, croyant à une mauvaise blague. Pourtant, le Premier Ministre ignorait jusqu’à l’existence du mot « potache » et Chouclard devait faire partie de ces hommes qui n’avaient d’humour que devant des termes précédant le suffixe « .xls ».

–          Et bien Monsieur le Président, pour faire simple, je… Et bien je… C’est…

Chouclard, au bord des larmes, littéralement au bord des larmes, se perdait dans ses papiers. Les feuillets commençaient à choir sur le tapis présidentiel, tel les flocons qui dansaient entre les guirlandes sur les Champs Elysées. Le Premier Ministre enchaina. Manifestement, il avait été le premier au courant, fidèle à son double rôle de fusible et de ramasse-enmerdes.

–          On a spéculé. Beaucoup spéculé. C’est un montage complexe, mais il semble que des traders de la BPI, de notre banque à nous, aient réussi à piéger d’autres traders sur les places mondiales. Ils ont monté un genre de martingale entre la pyramide de Ponzi et le bonneteau, avec les titres de notre dette. Ils ont accumulé de la liquidité sans qu’on le sache via un black-pool et puis ils ont lancé leur raid avant-hier. Hier, ils ont tout récupéré, pour une somme ridicule. La BPI, c’est-à-dire l’Etat a racheté toutes ses dettes.

Chouclard objecta.

–          97% des bonds actuellement sur les marchés. Valeur nominale au 21 décembre… Un peu plus de mille sept-cent douze milliards.

–          Quoi ? Mais… Pour combien ?

Le premier ministre continua son récit.

–          C’est là que ça devient compliqué. Il semble que leur martingale ait tellement bien fonctionné qu’ils se sont fait payer sur certains contrats à terme, prévoyant avec précision l’évolution des indices boursiers à l’aide d’algorithmes puissants. Du coup, ils ont largement surfinancé le rachat et en ont profité pour « swapper », échanger leurs liquidités monétaires contre des titres de dette étrangère dont les cours se sont momentanément effondrés. De la dette allemande surtout. Ils sont siphonné une bonne partie du flottant et des émissions en cours. Les banques privées ont foncé dedans et leurs opérations ont été prises dans la tourmente, faisant au passage sauter le marché des CDS. La JP Morgan, Goldman, Deutsche Bank, UBS… Mais aussi les grosses banques françaises, la BNP, la SocGen, le Crédit Patate, tout le monde s’est fait avoir. Les réserves nationales sont intervenues, de même que la BCE. C’est pour ça que Wall Street a été fermée avant l’heure, pour enrayer la panique causée par l’injection de liquidités de la Fed. On avait automatisé un tas de mécanismes pour accélérer les interventions contra-cycliques sur les marchés et limiter les risques de krach, mais en fait cela a joué un rôle pro-cyclique…

Le Président clignait des yeux. Beaucoup. Il semblait tenter de communiquer en morse avec ses interlocuteurs. Une excitation anormale montait en lui, un réchauffement dans la poitrine, une trouble qu’il n’avait pas ressenti depuis ses premiers émois adolescents, depuis le premier baiser obtenu d’une jeune lycéenne en colonie de vacances, quelque part dans la France profonde, rurale et immémoriale.

–          Vous voulez-dire, Chouclard, que nous avons gagné de l’argent en rachetant nos dettes et que cet argent a été dépensé pour racheter les dettes des autres ?

–          Oui, monsieur le Président. Nous sommes encore incapables de calculer la valorisation exacte des titres étrangers détenus par la BPI, c’est-à-dire par l’Etat. Mais la valorisation des liquidités résiduelles issue des fonds montés par les traders lors de l’opération est estimée à douze milliards d’euros.

–          Nous avons… Gagné douze milliards de cash « en plus » ?

–          Pour faire simple… Oui.

Silence de nouveau. Paris préparait Noël et s’il le souhaitait, le Président pourrait envoyer à chaque Français un chèque de deux-cent euros.

–          Et en plus, nous avons « acheté » de la dette étrangère. En plus d’avoir racheté les notres.

–          Là encore, pour faire simple… Oui.

Silence encore. La sublime et limpide synthèse présidentielle balayait les longues heures préparées par l’humble directeur à analyser cette situation aussi inédite que surréaliste. Le Premier Ministre rompit le premier ce silence religieux, de ceux qu’on manifeste face aux grands miracles et aux interrogations existentielles.

–          Les transactions ont été suspendues mais avec le trading à haute fréquence, les choses vont très vite. Je crois que si Wall-Street n’avait pas littéralement « coupé le courant », la BPI aurait acheté l’essentiel de la dette occidentale actuellement sur le marché.

–          Mais qui, à la BPI ? Je veux dire… Qui a autorisé ces opérations ? Il y a des plafonds, des limites !

–          « Personne », répondit le Premier Ministre. La BPI avait obtenu un délai de la part de l’Autorité des Marchés Financiers pour se conformer aux obligations de contrôle interne. Je crois qu’on en avait parlé en conseil des ministres l’an dernier. Etant opérateur public et en principe limitée à des opérations de couverture non spéculative pour ses opérations sur le marché primaire, personne n’avait mis en place des…

–          Et le patron de la BPI ? Pourquoi il n’est pas là avec vous ?

–          Il… Vient d’être arrêté par la police Suisse alors qu’il transitait à l’aéroport de Zurich, de retour d’une réunion en Pologne. Je crois même qu’il a été violenté par les helvètes. Il semble que les UBS aient fait défaut sur le marché interbancaire et soient au bord de la faillite. Lheman, à côté…

–          Et les traders ?

–          En fuite. Ils se sont volatilisés. Il semble qu’ils étaient deux ou trois simplement. C’est fou ce qu’on arrive à faire avec l’informatique…

–          Une idée de la raison qui les a poussés à agir ainsi ?

Silence sur silence. Pourquoi ? Pourquoi une bande organisée agirait de la sorte ? Qu’est ce qui pourrait pousser des hommes à monter une telle opération pour le seul profit de la République ? Chouclard murmura une hypothèse.

–          Et si c’était par… Patriotisme ?

Silence derechef. L’idée semblait, au 21e siècle, si invraisemblable qu’elle en devenait malsaine. La conversation était lente, la stupeur s’imposait en pointillés. Dans un monde d’immédiateté du savoir et de déluge verbal et sonore permanent, le bureau du chef de l’Etat résonnait d’un assourdissant silence.

Le Premier Ministre eut un geste évasif et ajouta « au fond, peu importe ». Le Président rangea nerveusement ses stylos sur son sous-main. Il tapota des doigts, se racla la gorge… Il ne restait qu’une chose à faire. Une seule.

–          Marchandeau ?

–          Monsieur le Président ?

–          Pincez-moi.

–          Pardon ?

–          Je suis le Président de la République ! Je vous donne un ordre ! Pincez-moi !

Remontant la manche de son costume, il tendit son bras. Le jeune énarque, un peu rebuté par ce contact physique, s’exécuta avec force et méthode.

–          Aïe !

Le Président se ravisa tout en défroissant sa manche. Une idée étrange, incongrue germa dans son esprit. Une idée qui, comme une plantule dans un désert aride, apportait à la fois espoir et nouveauté.

–          Quelque part, c’est peut-être une bonne nouvelle…

Le Premier Ministre s’exclama. « Mais on va fiche les banques par terre avec ces conneries ! On va devoir renflouer ! Rembourser des gens ! Il y a aura des millions de chômeurs ! C’est Hiroshima votre truc ! »

Chouclard objecta encore, sortant quelques feuillets.

–          Je ne pense pas, Monsieur le Président… Monsieur le Premier Ministre. Il n’y a pas de répudiation possible pour ces transactions. Nous sommes dans la configuration de la Société Générale lorsqu’elle a débouclé les opérations de Jérome Kerviel : elle ne pouvait pas dire « pouce j’ai été victime d’une fraude ». Seulement, au lieu de perdre 5 milliards, nous avons… Disons profité de l’accroissement considérable du volume des transactions de ces dernières années et de la liquidité des marchés. Le trading à haute fréquence et la maîtrise des algorithmes ont rendu cette astuce possible… La chance aussi, sans doute. Je crois que les marchés financiers ne seront plus jamais les mêmes. Je pense que l’impact sera limité pour les banques. A l’exception des banques Suisses. UBS et Crédit Suisse ont supporté la plus grande partie des coûts finaux.

Le Premier Ministre ne s’avouait pas vaincu.

–          Nous pouvons demander aux régulateurs d’annuler trois journées de bourse. Je ne veux pas croire qu’ils ne sauront pas faire ! Et puis au pire, nous pourrons rembourser à perte et revenir à la situation de la semaine dernière. Nous y aurons laissé quelques milliards mais retrouvé notre crédibilité internationale… Avec un peu de chance… nous conserverons un peu de liquidité à la fin.

–          Et encore, pouffa le jeune énarque que le contact de l’épiderme régalien avait désinhibé, si nous avions mis en place la taxe sur les transactions financières, nous aurions ramassé le double en cash !

–          Marchandeau ! Vous vous croyez drôle !?!

Silence, de nouveau. L’attaché de cabinet avait repris sa place, quelques centimètres plus loin du bureau du Président. Son visage était blanc. Il venait, pour la première fois, d’être vertement remis en place par le maître des lieux. Pour la première fois, le hamster docile de la cage quinquennale montrait les dents. Chouclard brisa le silence en ramassant quelques feuilles éparpillées sur lesquelles on lisait sa détresse d’avoir perdu sa raison de vivre.

Le Président réfléchissait. Pour la première fois depuis très longtemps, il ne devait pas se préparer à un douloureux arbitrage budgétaire ou à une négociation qui aboutirait à céder – encore – un pan du manteau de Saint Martin pour couvrir le roi nu au bal des marchés. Il ne pouvait cependant oublier ceux qui avaient perdu à ce grand poker menteur qui venait de se jouer dans les salles des marchés.

–          Bon : qui est au courant, Luc-Mathieu ?

–          Et bien cela commence à faire le tour des chancelleries. Les autorités de régulation sont en train d’éplucher les transactions de ces derniers jours. Fatalement, ils vont remonter des black pools à la BPI, vu les volumes en jeu. Et…

Sur le bureau présidentiel, un des téléphones sonna. Le Président décrocha.

–          Oui ? Oui bien sûr ! Allo ? Angela, how do you… Yes… Yes… Yes but… But yes… Angela, calm down please… Yes… Of course. Tomorrow ? But… Yes… I know, a scandal… I…

A mesure que la conversation progressait, le Président se tassait dans son siège en balbutiant son mauvais anglais. On entendait les invectives germaniques faire vibrer les vitres : le Brandebourg marchait sur la Marne. Comme toujours en ces circonstances, il écoutait, tentait de parler, mais finirait sans doute par subir les ukases et les diktats de Berlin.

Devant lui, ses trois visiteurs prirent un regard navré qu’ils lui dérobèrent en regardant leurs pieds, étant à la fois gênés de l’humiliation personnelle qu’il subissait et, tout au fond d’eux, honteux pour la France.

Il se produisit alors quelque chose d’impensable.  Le Président posa les yeux sur un des documents de Chouclard et vit le détail du montant des actifs désormais détenus par la BPI. Il vit la portion démesurée du camembert désignée « dette allemande ». Il n’écouta plus les mots de la chancelière. Il n’entendit qu’un flot de cris menaçants, un grondement d’orage venu d’outre-Rhin pour toner sur l’azur de la Beauce et assombrir les paysages de Peguy. Il vit l’océan des blés fendu par les panzers et Chartres dans les serres de l’aigle allemand. Il songea aux humbles paysans de France qui exposèrent trop souvent leurs poitrines à la mitraille de l’envahisseur, agneaux changés en tigres devant les loups. Le politicien jovial et courtois s’empourpra comme l’oriflamme de Saint Denis.

–          Angela, shut up ! We hold your debt now, so listen ! We’ll talk about this latter, but I will not, you hear me I will not dismiss those operations ! We got rid of our debt in a perfectly legal way and now, we hold yours. I am busy, now, I will call you back.

Il claqua le combiné, sous les regards absolument médusés de ses trois visiteurs. Audiard avait vaincu Talleyrand : le Cave s’était rebiffé.

–          C’est pas une berlinoise qui va faire la loi ici !

–          Mais… L’Allemagne…

–          Je l’aime, l’Allemagne, Luc-Mathieu. Et les Allemands aussi. Mais elle…

Perdu dans la scène de ménage internationale entre le vieux couple européen, Chouclard ne savait plus où se mettre. Le Président appuya sur le bouton « ne pas déranger » de son téléphone.

–          Messieurs, vous allez me préparer un topo clair sur la situation pour ce soir. Je parlerai à la Nation. Que cela soit clair : ni pour Berlin, ni pour Washington, ni pour Londres il ne faut revenir en arrière ! Et trouvez-moi les auteurs de ce coup, que je leur épingle une légion d’honneur à chacun !

Le Premier Ministre n’était pas du genre à perdre son calme. Debout dans les tempêtes parlementaires, il arborait toujours une mine égale, celle du porteur de cercueil qui s’interdit d’exprimer un autre sentiment que celui de l’austère conscience de la vanité des choses de la vie. Pourtant, on vit qu’il se maîtrisait à grand peine. Son visage s’empourpra. Il prit une profonde inspiration et secoua la tête de droite à gauche.

–          Laissez-moi seul avec le Président, messieurs ! Sortez !

Chouclard et Marchandeau se retirèrent, laissant les deux acteurs principaux seuls sur scène, face au public de la postérité. Personne ne serait témoin de cette scène. Le chef du gouvernement posa les deux mains sur le bureau du monarque du suffrage universel et se pencha vers son vieil ami et compagnon de route.

–          Tu as perdu l’esprit ? Tu veux une guerre ? Ou pire, un embargo économique ? Il faut rendre cet argent, il faut rendre nos dettes, annuler les transactions de ces derniers jours ! On peut monter un sommet européen pour le soir du réveillon et plier cette affaire avant que ça ne rouvre. Avec un peu de chance, on peut même se mettre d’accord avec les indices et les banques centrales pour faire fermer les places européennes pour deux jours de plus.

–          Ecoute… Je ne vois pas pourquoi on aurait honte. Tous ces gens qui nous font la leçon en nous disant que le marché est efficace, que la finance moderne c’est super, que la France est un vieux machin fini… Ils en ont eu pour leur argent ! Pour leur argent, Luc-Mathieu ! Ils en ont eu pour leur argent !

Le Premier Ministre ne riait pas. Pourtant, d’ordinaire, en privé, il était assez bon public pour les plaisanteries présidentielles. Pas par humour et encore moins par veulerie. Simplement par amitié.

–          Ce n’est vraiment pas le moment pour les blagues. On ne peut pas cautionner ça. Et si les autres pays commencent à faire de même ? S’ils mettent à genoux nos boites en les rachetant… Et l’euro ?

–          Je ne vois pas le problème avec l’euro. L’Allemagne n’est pas ruinée, le peu de dettes qui lui restait est juste dans nos mains. Les banques privées… On pourra les nationaliser avec l’argent qu’on a gagné.

–          Comme si c’était simple.

–          Oui. Avec un budget très excédentaire, gouverner c’est simple. Regarde le Qatar. Tu crois que leurs ministres ont des ulcères comme toi ? Et je te rappelle qu’un tiers de notre budget va se retrouver libéré, là comme ça, d’un coup. Tu y as pensé, toi aussi ? A ce qu’on va pouvoir faire avec tous ces milliards ?

–          Quoi, tu veux racheter le Qatar ?

Le caractère visionnaire de certains homme d’Etat ne s’affirme, c’est connu, que dans certains moments de grande crise, de grand bouleversement. L’approche apparemment inexorable de la perte de toute chose ou, au contraire, l’irruption d’opportunités immenses et inespérées ont ceci en commun : elles déclenchent parfois au fond des personnalités les plus effacées un sursaut sublime qui, s’il ne mène pas toujours à la victoire, sauve au moins un honneur que le monde moderne n’a pas encore totalement réussi à titriser sur les marchés à terme. Pour la première fois depuis son élection il se sentit vraiment, réellement, profondément « Président de la République française ». La disparition de la dette lui donna un sentiment de puissance qui éclipsait même le commandement du feu nucléaire. Le cataclysme potentiel en résultant s’en approchait, pourtant. Sa voix se fit grave. Il se leva, mains posées du bout des doigts sur son bureau.

–          Monsieur le Premier Ministre, si vous ne vous sentez pas capable d’assumer vos fonctions en une heure aussi critique pour l’avenir de la France, je ne vous retiens pas.

–          Non attends ! Pas à moi, hein ! Tu veux que je te rappelle que tu n’es là que par la faute de la faiblesse des mœurs d’un imbécile ventripotent et libidineux qui ferait passer Bill Clinton pour un endormi de la braguette ?

–          Mais… Bon sang ! Plus de dettes ! Tu n’en n’as jamais rêvé ? Sérieusement ? Depuis toutes ces années qu’on se débat dans ce système à la con, à aligner les présentations sans conviction, à se plaindre entre nous, entre deux cafés, que nous n’avons aucune marge de manœuvre et que nos grandes idées sont bridées par Bercy, la commission ou la bouffeuse de saucisses ! Rappelle-toi quand on avait vingt ans ! Quand tu étais sur les routes avec ton Combi Volkswagen[6] !

Silence nécessaire. Pause dans ce dialogue entre le premier serviteur de l’Etat et le premier serviteur de la France, entre le subordonné en contrat précaire et le chef en contrat à durée déterminée, entre deux amis que la fortune, le hasard et les inextricables méandres de la politique auraient pu placer dans des rôles inversés.

Le Président paraissait plus grand. Sa colonne vertébrale se dépliait, soulagée du poids de centaines de milliards d’euros. Même son menton prenait des envolées gaulliennes, soulevant sa tête pour que ses yeux portent au loin, bien au-delà de la ligne bleue des Vosges, vers l’avenir.

–          On n’a pas le droit de priver la France de cette victoire des humbles contre les puissants. Trop de gens nous ont enterrés et humiliés. Il y a trop de malheurs et de souffrance dans ce pays. La fracture sociale, c’est nous qui allons la résorber ! Toi et moi ! Et si les spéculateurs nous ont rendu service malgré eux, et bien ce n’est que justice. La seule question à laquelle tu dois répondre est « est-ce que tu es avec moi » ?

Le Premier Ministre hésita, bras croisés, le regard perdu dans les motifs du tapis, le visage figé dans une moue  pendante de bouledogue. Les plus hautes fonctions de l’Etat étaient en balance dans cet instant hors du temps.

–          Oui, monsieur le Président.

Une longue poignée de main entre deux amis en dit parfois plus long qu’un échange d’arguments rationnels. Un acte de foi ne se scelle pas avec un power point et les nations ne sortent pas des tempêtes de l’Histoire en postant sur Tweeter. Ils avaient la larme à l’œil. De Gaulle avait-il ressenti le même souffle en annonçant à Brossolette, en 1940, devant une table en bois blanc, « nous sommes la France » ?

On frappa de nouveau à la porte.

Entra un homme qui fut devant le bureau présidentiel en deux enjambées, poussant l’huissier ; un homme à la haute taille, au cheveu rare, au poitrail bardé de rubans multicolores qui disaient une vie vouée au bien du service, à l’exécution des règlements militaires, à l’observation des lois et au succès des armes de la France. Ses manches d’uniforme étaient garnies de plus d’étoiles qu’une vieille bouteille de cognac et il se tenait raide comme une chemise amidonnée à la colle super-glue. Il était le chef d’Etat-Major des Armées, même si les réductions de format laissaient planer un doute sur l’usage du pluriel pour qualifier l’outil de défense. Il était suivi d’un autre lui-même, à la veste bleue croisée, qui portait un insigne de sous-marinier à l’endroit où le premier arborait un brevet de parachutiste : le chef d’Etat-major particulier du Président de la République, un breton au nom qui disait l’ancestrale alliance de la noblesse de cette province catholique et granitique avec les coques grises de la Royale.

–          Général ? Amiral ? Mais… Ils sont au courant ?

–          « Au courant de quoi » ? Répondit le général avec la voix rauque et usée dans les sables d’Afrique d’un ancien officier français de la Légion Etrangère ?

–          J’ai posé une question au Premier Ministre, Général.

Le vieil officier sursauta. Pour la première fois depuis qu’il avait pris ses fonctions, le Président se comportait comme son chef. Il venait de le foudroyer du regard, de tonner de la voix, de le rabrouer et de le faire taire comme un petit lieutenant sorti de l’école d’application d’arme et qui se croit autorisé à parler à la place de son colonel. Le vieux soldat, loin d’en être offusqué, en aurait, au fond de lui, pleuré de joie. Le sous-marinier, habitué au monde du silence, guettait les réactions du locataire de Matignon.

–          Je n’ai mis personne au courant dans les Armées, Monsieur le Président.

Le marin profita du quiproquo pour intervenir.

–          Monsieur le Président, nous venons vous demander de mettre les forces stratégiques en état d’alerte. Il vous faut évacuer Paris et rejoindre un PC de crise.

–          Quoi ? Mais… Les Américains ? Les Allemands ?

–          Non.

–          Mais qui ?

–          Les Suisses.

Silence, évidement. Stupeur et incrédulité.

S’en suivirent quelques explications, données à l’Etat-Major par la DGSE, le Président étant « injoignable » : l’UBS et le Crédit Suisses étaient en faillite. Les marchés financiers étant fermés, le gouvernement suisse voulait obtenir de la France la répudiation des transactions, ou c’en était fini de la prospérité helvétique. L’armée suisse avait franchi le Jura par surprise. Vu la minceur du dispositif français après les réductions budgétaires, il était impossible de faire monter en ligne des unités mobiles pour arrêter les Suisses qui, en bons envahisseurs pragmatiques, avaient pris l’autoroute. Fort heureusement, fidèles à eux-mêmes, les envahisseurs alpins respectaient les limitations de vitesse.

–          Mais comment ? Et… Et les blindés ? Nous avons des chars !

–          Oui, mais pas de carburant. Bercy a bloqué les enveloppes budgétaires le mois dernier pour faire quelques économies supplémentaires et de toute façon je n’ai plus de carburant depuis octobre. Les régiments en métropole sont à sec, nous avons puisé les derniers hectolitres pour alimenter les opérations en cours en Afrique. La plupart des rares liaisons se font avec les véhicules personnels des militaires.

–          Mais alors quoi ?

–          Il faut évacuer Paris et jouer la montre jusqu’à ce qu’on puisse rapatrier quelques centaines d’hommes d’Afrique avec la poignée d’avions qui nous restent. Je vais rallier la garde républicaine et je chargerai à cheval s’il le faut. Pendant ce temps, il faut menacer Berne d’une attaque nucléaire et lancer un missile sur un de leurs sommets enneigés pour leur montrer qu’on est sérieux.

Il se tourna vers son camarade.

–          Tu crois que tes missiles vont fonctionner, cette fois ?

Le Président se rebiffa.

–          Mais je ne vais pas vitrifier Zurich pour une histoire de banques ! Je veux dire… On ne s’attaque pas comme ça !

–          A mon avis, poursuivit le général, ce n’est qu’une question de temps avant que les autres pays n’en fassent autant. Nous recevons des interceptions assez nerveuses sur les réseaux d’écoute depuis ce matin. Les Suisses sont partis les premiers, mais…

–          Mais… Non ! je ne veux pas faire la guerre ! C’est un cauchemar !

–          Si vous reculez face aux Helvètes, c’est foutu ! Il faut foutre en l’air ces bouffeurs de fondue ! Ça fera passer l’envie aux autres de nous marcher sur les grolles !

Le vieux légionnaire remontait à la surface. Son cœur était déjà en treillis et ses yeux avaient fait mettre baïonnette au canon.

–          On peut dialoguer, gagner du temps !

–          Non ! Secouez-vous, Président ! Secouez-vous ! Réveillez-vous ! Réveille-toi !

Réveille-toi ?

Le président se réveilla, d’un bond, en sueur. A ses côtés, sa compagne hurlait « réveille-toi » ! Il sentit une douleur de pincement au bras gauche.

–          Alors ! Je t’ai dit cent fois de ne pas t’endormir sur le dos ! Et de ne pas boire le soir ! Je me lève tôt demain ! Impossible de dormir, tu ronfles comme une barrique ! Je ne sais pas comment la charentaise faisait pour supporter ça ! Je t’ai même pincé, mais tu ronflais de plus belle ! Va dans le canapé ! Et pour Noël, ça sera régime sec ! Et pas seulement à table !

Eberlué, sonné, le Président se traina hors du lit, l’oreiller sous le bras. Il fit quelques pas jusqu’à la porte de la chambre et sorti dans un grincement de cœur et d’huisserie. Dans le couloir, un domestique à la mine impassible fit une très légère courbette, semblant ignorer la déchéance de la dignité présidentielle, bafouée par son irascible moitié et humiliée par son apparition en caleçon long et maillot de corps. Que restait-il d’un Président, sans son cordon de Grand Maître de la Légion d’honneur et son costume sur mesure ? De Gaulle aurait-il été plus digne que lui, en liquette ?

–          Monsieur le Président, puis-je vous conduire à la chambre verte ?

Le rêve s’était arrêté. De si grandes choses auraient été possibles si cette maudite dette s’était envolée. Le destin d’homme d’Etat lui échappait encore. Hélas donc, tout ceci n’était que l’effet d’un diner trop arrosé. Un diner passé à discuter avec des responsables de la Commission Européenne, de la BCE et du ministère des finances de l’impossibilité de taxer les transactions financières, de l’impossibilité de mettre un terme à l’évasion fiscale, de l’impossibilité de faire autre chose que de taxer les revenus les plus humbles et de continuer, encore et toujours, de démonter l’Etat et d’emprunter pour honorer les intérêts d’une dette sacralisée. Les grands crus de Bordeaux et la fatigue du pouvoir avaient simplement transformé la langue de bois en gueule de bois.

Il restait pourtant quelque chose de ce rêve, un dernier petit, minuscule et pourtant redoutable cadeau de Noël. Un sursaut de la volonté. Trop longtemps il s’était incliné. Trop longtemps il avait cédé. Face à l’étranger, face à ses ministres, face à la contestation, aux marchés, à l’Europe, aux parlementaires, aux récriminations, aux injures, aux refus, aux ordres de son dragon conugal, toujours, il avait composé, ménagé la chèvre et le chou avec une rondeur qui confinait à la lâcheté.

Gêné, l’huissier de nuit insista.

–          Monsieur le Président ? La chambre verte ?

–          Non. Trouvez-moi un costume. Et convoquez immédiatement le Premier Ministre et le directeur de la BPI.

–          Monsieur le Président ?

–          Et bien ! Et allez me chercher Marchandeau ! Et mon chef d’Etat-major particulier ! Il faut qu’on monte une opération sur les marchés financiers et qu’on prépare un plan de guerre contre la Suisse avant Noël !

 

FIN

 


[1] Quitte à choisir deux prénoms d’évangélistes pour un premier ministre, ce n’est pas plus ridicule que Jean et Marc.

[2] Pour faire justice, j’ajoute cependant que la haute fonction publique n’a pas le monopole de ce genre de comportement qui se retrouve aussi dans le secteur privé.

[3] Je n’invente rien.

[4] Credit Default Swap. Titres d’assurance de la dette par échange de créance. Je vous laisse faire un tour sur Wikipedia. Prenez, avant, deux aspirines et prévoyez une corde pour après.

[5] Obligation Assimilable du Trésor. Wikipedia est votre amie.

[6] Toute ressemblance avec des personnages réels, hein, bon….

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